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suites contre le pacha de Varna. Au surplus, ce sont là peut-être de tristes épisodes qui accompagnent trop souvent les grandes transformations. Le gouvernement du sultan s’est montré résolu à entrer dans la voie qui lui a été ouverte. Il aura sans doute plus d’une difficulté à vaincre. C’est dans cette œuvre féconde et salutaire de régénération que les puissances européennes doivent le seconder aujourd’hui.

Limiter l’influence de la Russie en Orient, rendre une valeur sérieuse et efficace à cette indépendance de l’empire ottoman, qui depuis si longtemps est un des mots consacrés de la politique et de la diplomatie, c’était là l’objet que s’étaient proposé la France et l’Angleterre. Elles ont atteint leur but, et si le traité de paix ne leur attribue aucun avantage particulier, il a eu pour résultat de mettre en lumière une fois de plus un des faits les plus caractéristiques de cette lutte, l’alliance des deux peuples, cette alliance subsistant à l’heure de la paix comme dans la guerre. On peut le voir en effet : pas un seul instant dans les négociations il ne s’est révélé de dissidence entre les plénipotentiaires des deux pays. Et par le fait d’où aurait pu venir une dissidence véritable ? Ni la France, ni l’Angleterre, en prenant les armes, n’avaient eu la pensée d’ouvrir contre la Russie une guerre de conquête et d’envahissement. Dès lors, le but précis de la guerre une fois atteint par l’accession du tsar à des conditions sérieuses, comment les deux puissances se seraient-elles trouvées en désaccord ? Au premier instant, il a pu y avoir en Angleterre une certaine déception. C’est une fantaisie qu’ont eue quelques journaux de Londres de s’encadrer de noir à l’occasion de la paix. Il y a un reste de provision de poudre que les partisans de la guerre brûleront encore sans doute : la raison secrète de ce mécontentement, c’était le regret assez naïvement avoué de ne pouvoir se servir dans une nouvelle campagne de ces immenses moyens maritimes qu’on venait d’organiser ; mais quoi ! ces forces incomparables ont pu se déployer l’autre jour dans la revue de la flotte que la reine a passée à Spithead, et l’Angleterre a pu s’avouer sans orgueil que si elle dépose les armes, ce n’est pas parce que les ressources lui manquent. Ce qui est vrai de l’Angleterre ne l’est pas moins de la France, dont la position ne peut que s’affermir par la modération dans le succès.

Il y a pour la France deux moyens par lesquels il lui a été donné d’exercer et de propager son influence. Ces deux moyens, qui n’ont pas été en tout temps également heureux, mais où l’on sent toujours la sève du génie de notre pays, sont la puissance des armes et la puissance des idées. L’ascendant militaire de la France n’a point faibli, il vient de briller d’un nouveau lustre au contraire. Pour les intelligences, sera-ce le moment de s’arrêter à mi-chemin du siècle, lorsqu’elles n’ont accompli que la moitié de leur œuvre ? La pensée peut avoir ses déviations, ses haltes et ses défaillances ; mais elle se relève et reprend sa marche. Un peu d’ordre finit par se remettre dans l’armée intellectuelle après ses déroutes, comme il se remet dans toutes les armées. Aux esprits éprouvés viennent se joindre les esprits qui cherchent leur voie, et de ce concours d’efforts naissent souvent des époques nouvelles. Ces efforts ne fussent-ils pas même toujours couronnés de succès, fussent-ils incertains et divergens, ils sont l’indice d’un travail