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intérieur, d’un mouvement qui ne s’arrête pas et qui en se dégageant, en s’épurant, peut redevenir le mouvement expansif et naturel de la pensée française. Depuis quelque temps, il semble qu’un souffle littéraire s’élève dans l’air. Il y a un mois à peine, l’Académie attirait le monde lettré et politique. L’Académie excitait presque des polémiques. Par une coïncidence, remarquable, ces derniers jours ont vu se produire tout un faisceau d’œuvres qui ne sont point nées certes sous la même influence, qui ne tendent pas au même but, mais qui ont du moins cet intérêt de toutes des œuvres dues à des esprits supérieurs. Les unes, sont des compositions d’histoire qui racontent les scènes politiques de Angleterre, d’autres : sont des œuvres de poésie, comme les Contemplations, de M. Victor Hugo, déjà célèbres avant, d’avoir, vu la lumière. Il est des tentatives qui se poursuivent ou qui se préparent au théâtre. En un mot, c’est un instant où, à travers la confusion, on peut voir les intelligences se reprendre à l’activité, et au travail, se frayer une route dans les domaines de l’art et de la science.

Chaque talent va naturellement où ses instincts l’appellent, et c’est ce qui fait que M. de Rémusat s’est plu à tracer les portraits qui composent aujourd’hui son livre de l’Angleterre au Dix-huitième siècle. Esprit savant et fin, familier avec tous les problèmes de la philosophie aussi bien qu’avec tous les secrets de la politique, ayant eu commerce avec les idées et avec les hommes, l’auteur, en entrant dans l’histoire, a le mérite de n’y point entrer sans principes arrêtés, et de connaître assez le monde pour savoir comment il va, pour tenir compte de ces mille ressorts qui se croisent dans la vie d’un peuple. M. de Rémusat aime la civilisation anglaise : cela est bien simple, l’Angleterre est le pays vers lequel se tournent avec prédilection les intelligences libérales, et le libéralisme est le penchant obstiné, invétéré, probablement incorrigible de l’écrivain. M. de Rémusat a visité plusieurs fois l’Angleterre, — d’abord avec l’enthousiasme de la jeunesse, puis, dans un âge plus mûr, avec cette tranquillité d’une conviction qui s’estimait sûre de l’avenir, et qui croyait qu’en fait de liberté la France n’avait rien à envier à sa puissante voisine ; il y revenait, il y a quatre ans, en naufragé de nos révolutions. Depuis le premier voyage de l’auteur, la France en était à sa troisième transformation, à son troisième changement ; l’Angleterre était restée la même. Voilà le double fait qui frappe toujours quand on compare les deux pays ! Et lorsqu’on en vient là, l’unique moyen de ressaisir le secret de ce contraste, c’est de descendre jusqu’à l’étude intime des mœurs, du caractère et du passé des deux peuples. Bien loin d’abdiquer ses idées, M. de Rémusat allait s’enfermer dans les bibliothèques de Londres, et rassemblait les élémens de ce livre qu’il publie aujourd’hui, — l’Angleterre au Dix-huitième siècle. Ce n’est point une histoire proprement dite, c’est cependant un genre d’histoire, le moins solennel et le plus attrayant. C’est un tableau où se succèdent les scènes de la vie politique de l’Angleterre durant tout le XVIIIe siècle, et où reparaissent, finement et fermement dessinés, tous les hommes qui ont joué un rôle dans cette époque. Ici c’est Bolingbroke, là Robert Walpole, qui ne fut peut-être pas le père de la corruption, comme on l’a dit, mais qui sut du moins l’organiser et s’en servir. Plus loin, c’est le grand, l’impérieux et inégal lord Chatham, et à côté c’est ce polémiste dont le nom