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à entrer dans le cadre de la société anonyme. Nous écartons encore les conséquences politiques et sociales d’un pareil mouvement. Nous savons que l’on peut citer des pays très-avancés, les plus avancés même en matière d’industrie et d’organisation politique, qui ne répugnent point à la diffusion de la société anonyme. Les états de la Nouvelle-Angleterre, par exemple, sont couverts de sociétés semblables. L’Angleterre elle-même, qui avait jusqu’ici exagéré le principe de la responsabilité commerciale, s’apprête à entrer dans une voie toute contraire : au commencement de cette session, le vice-président du Board of Trade, M. Lowe, a présenté à la chambre des communes un bill destiné à établir la liberté la plus complète d’association commerciale, et qui introduit dans le droit commun la faculté de limiter au capital souscrit la responsabilité des associés, limitation qui avait été jusqu’à présent le privilège des chartered companies ; le gouvernement anglais excepte encore cependant de cet affranchissement les banques et les institutions de crédit. Sans doute la multiplication des sociétés anonymes n’est point un péril dans les pays où cette forme n’est pas un privilège, où elle est de droit commun, où ses abus sont constamment balancés et contrôlés par la liberté politique la plus complète et la plus active ; mais ce contre-poids essentiel manque dans les pays où les intérêts commerciaux ne sont point protégés par cette énergique et vigilante liberté de discussion qu’aguerrissent et sauvegardent les libertés politiques, et dans ceux où la forme anonyme n’est point de droit commun et reste un privilège exceptionnel, il est impossible que la société anonyme ne conserve point sa tendance originelle au monopole. Si la France était dans la situation de l’état de Rhode-Island, qui possède à lui seul deux cents banques indépendantes à responsabilité limitée, il est évident que nous n’aurions point à discuter l’hypothèse qui nous préoccupe, celle d’une banque unique dispensatrice du crédit commanditaire. Les conséquences d’une pareille hypothèse méritent bien d’être au moins entrevues dans un état politique et social comme le nôtre, où, sous l’impulsion d’intérêts impatiens, et même d’illusions généreuses et grandioses, on peut être amené, en quelques années, sans qu’on y prenne garde, devant un fait tel que celui-ci : — une énorme propriété industrielle répartie, entre un nombre infini de sociétés anonymes, c’est-à-dire, au point de vue social, d’un côté une masse d’actionnaires qui ne sauront de nouvelles de leur propriété que par la cote de la Bourse, et borneront leur labeur et leur sollicitude de propriétaires à la lecture assidue du cours des actions, de l’autre les employés et les ouvriers dont le travail fera valoir cette gigantesque propriété industrielle ; au-dessus une oligarchie d’administrateurs, mandataires