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bien plus que son frère, et cela sans le moindre effort, par le simple attrait de son humeur égale, de son inaltérable gaieté, tandis que Hugh, avec des facultés bien autrement éminentes et un caractère bien mieux trempé, traversait, silencieux et méconnu, la foule indifférente.

Cédant au charme comme les autres, mon père avait bien plus mollement résisté aux entêtemens de son fils aîné qu’il ne l’eût fait s’il eût eu à dompter un caractère moins sympathique. Peut-être aussi, quand il se vit en face d’une résistance qu’il n’avait pas prévue, aurait-il pu ménager mieux les transitions, et passer moins vite d’une complaisance parfois trop grande à une sévérité qui parut insupportable. Ma mère semblait le penser ; mais sa plaintive intervention n’apaisait que rarement les orages domestiques, et à peine un différend était-il terminé, que de nouveaux chocs entre ces caractères entiers demandaient une médiation nouvelle. M. Langley conseillait tout bas à mon père de laisser Alan à ce qu’il appelait « sa vocation ; » mais comment obtenir qu’on cédât à une volonté qui n’était jamais la même deux jours de suite ?

Sur ces entrefaites, des comédiens nomades vinrent planter leur tente, à Burndale. Mon père avait le théâtre en abomination ; il l’appelait « l’antichambre de l’enfer, » et mes frères reçurent l’ordre le plus formel de n’entrer jamais dans le pandœmonium ambulant qui venait tenter ainsi les paisibles habitans de notre ville natale. Alan sollicita de ma mère la révocation de cet ordre trop rigoureux. Elle ne voulut pas compromettre pour si peu une influence dont elle commençait à douter. Alan, ne pouvant obtenir l’autorisation qu’il souhaitait, prit le parti de s’en passer. Il était tard lorsqu’il revint du spectacle. Ma mère était avec moi dans ma chambre. Mon père attendait en bas le jeune rebelle. Je ne sais pas au juste d’où venaient nos terreurs, mais le fait est qu’au bruit de la porte qui s’ouvrait, nous demeurâmes immobiles, retenant notre haleine. Alan et mon père entrèrent au salon. Leurs voix s’élevèrent presque aussitôt l’une à l’envi de l’autre ; le bruit de plusieurs coups arriva jusqu’à nous. Ma mère se précipita sur l’escalier… je la suivais à quelques pas. Alan sortit du salon pâle de colère, et allait passer à côté de nous sans s’arrêter, lorsque ma mère lui prit le bras :

— Au moins, lui dit-elle, vous n’avez pas frappé votre père ?

— Non, répondit-il, et, se dégageant de son étreinte par un brusque mouvement, il courut s’enfermer dans sa chambre.

Pendant les jours qui suivirent, pas un mot ne fut échangé entre le père et le fils. Je remarquai toutefois que, sous le poids d’une tristesse étrangère à sa nature, Alan ne quittait presque plus sa mère.

Aux fêtes dominicales, quand nous allions le soir à l’église, un