Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/465

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accidentelle… Il se pourrait qu’un jour le cabinet de Pétersbourg fût tenté de se mêler des affaires de la Suède. Trop liés avec notre puissant voisin, nous pourrions nous trouver obligés de céder pour ne pas l’irriter par une résistance périlleuse ; ses prétentions augmenteraient avec notre condescendance. Et qui nous répond que la convoitise de la Russie n’ambitionnerait pas quelque jour la domination de la presqu’île Scandinave ?… D’ailleurs ce n’est pas toujours par les armes que le fort nuit au faible, c’est quelquefois aussi par les intrigues secrètes, par une sourde influence… Mais l’Europe et surtout la France ne sauraient voir avec indifférence la Suède devenir la proie de la Russie. Nous ne pouvons donc pas désirer l’affaiblissement de la France, puisque ce serait nous priver ainsi du seul appui solide que nous puissions espérer contre un voisin dangereux… » Voilà des expressions qui ne semblent pas équivoques, il est vrai ; sachons toutefois les bien comprendre. Elles signifient que Bernadotte, jugeant les Bourbons décidément abattus et Napoléon incapable de se soutenir longtemps contre l’Europe, ouvrait ses voiles au bon vent et se croyait à la veille des brillantes destinées qu’il avait rêvées. Si l’on en doute, qu’on écoute la curieuse conversation qu’il eut à quelque temps de là avec le représentant de Louis XVIII, au commencement de juillet 1815, dans un moment qu’il ne savait pas être si critique, un peu après Waterloo, dont la nouvelle n’était pas encore arrivée à Stockholm, et un peu avant la seconde restauration.

Bernadotte commença l’entretien, disent nos dépêches, en lisant à M. de Rumigny quelques fragmens d’une longue lettre que celui-ci crut écrite par le fils de Mme de Staël et dictée en beaucoup d’endroits par Benjamin Constant. Cette lettre assurait que Napoléon était impossible, que la France était profondément divisée, un très fort parti voulant proclamer une nouvelle république… Après cette lecture : « Vous voyez, dit le prince, que le roi a bien peu de partisans… J’aime toujours la France, et je verrais couler mon sang pour elle avec plaisir ; mais vous sentez que peu m’importe qui la gouverne, un Bourbon, un président de république ou tout autre, pourvu qu’elle soit heureuse, libre et grande. Mais était-elle en vérité heureuse et libre sous Louis XVIII, quand le roi, au lieu de faire un pacte avec la nation, se contentait de lui octroyer une charte ?… » — Comme le diplomate voulait répondre à ces accusations : « en ! mon Dieu ! répondit-il, j’ai été élevé dans l’amour des Bourbons, j’aime, je vénère Louis XVIII ; mais ses alentours ont cherché à me nuire, à contrarier mes opérations sur la Norvège, à jeter des doutes sur ma conduite, à m’attaquer dans les journaux, à parler de mon abdication… — Quand il serait vrai, interrompit M. de Rumigny, tout cela