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chef circassien par ses captives n’autorise pas tout à fait cependant une telle confiance. Il y a dans l’esprit de l’iman du Caucase toute la finesse, toute l’opiniâtreté qui sont les caractères du génie oriental. La paix que la Russie vient de conclure diminuera peut-être aussi le prestige que cet empire s’était acquis à ses yeux pendant la guerre soutenue contre l’Occident. N’oublions pas que Chamyl n’est pas entièrement maître de son peuple, qu’il en subit forcément les passions, et qu’il y aurait quelque imprudence pour lui à heurter trop directement la volonté des tribus aux yeux desquelles il a personnifié pendant longtemps l’esprit de haine et de guerre contre la Russie. Le fils de Chamyl, Djemmal-Eddin, malgré les souvenirs de son long séjour dans cet empire, devra seconder la politique de son père ou quitter le pays. Aussi croyons-nous que les nouvelles relations établies entre Chamyl et les Russes, quoique assez amicales en apparence, ne seront jamais bien sûres tant que les vallées du Caucase resteront fermées au commerce et à l’industrie, et tant que la civilisation européenne n’aura pas fait reconnaître son ascendant parmi les peuplades guerrières de la Tchétchénie et du Daghestan.

La pacification du Caucase n’est pas au reste d’une importance capitale pour le gouvernement russe. La guerre que ses armées soutiennent contre les montagnards caucasiens lui présente un avantage qui compense toutes les pertes que font éprouver aux provinces limitrophes ces scènes de carnage et de dévastation : elle tient ces armées en haleine. On prétend, il est vrai, que ces perpétuelles hostilités épuisent les finances de l’empire ; nous n’en croyons rien [1]. La Russie a dans son sein même des ennemis qui lui causent, à tous égards, infiniment plus de préjudice que les montagnards du Caucase : ce sont ces nuées d’employés qui en tout temps, et lorsque l’honneur et le salut du pays sont en question, dilapident effrontément les finances de l’état ; ce sont ces propriétaires sans entrailles qui dissipent en folles orgies les épargnes de leurs serfs. Cette classe d’hommes incorrigibles, qui, tout en affichant un patriotisme exalté, traitent le pays en véritables Tatares, amassent sur lui un orage qui l’ébranlera quelque jour jusqu’en ses fondemens. Malheureusement ils ne sauraient être vaincus par la violence : une éducation saine et forte pourra seule en exterminer la race ; mais le temps presse, et c’est aux réformes intérieures que la Russie devra consacrer la meilleure part des loisirs de la paix.


DELAVEAU.

  1. Les plaines qui entourent le Caucase sont d’une grande fertilité ; elles doivent fournir amplement à la nourriture des troupes que la Russie entretient dans ces contrées.