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visite. Hugh y était allé une seule fois, et ne les avait rencontrés ni l’un ni l’autre. On l’avait du reste assuré qu’ils se portaient bien. Je trouvai enfin, comfortablement installé chez nous depuis une dizaine de jours, le cousin Harley, qui se disait à Londres pour une affaire importante, mais qui passait le plus clair de son temps, soit à mettre en désordre ma boîte à ouvrage quand je travaillais, soit à puiser et m’apporter de l’eau quand j’arrosais les fleurs de notre petit jardin. Mon frère estimait que, pour un homme de trente ans, c’était là un singulier emploi de la vie ; mais le secret de cette paresse apparente ne m’échappait qu’à demi. J’avais affaire à un homme très tenace dans les idées qu’il s’était une fois mises en tête, et rempli d’ailleurs d’excellentes qualités, dont la moindre n’était pas à mes yeux l’amour persistant qu’il m’avait voué.

Que résoudre, et comment résister à tant d’obsessions ? Quand je vis qu’il était bien décidé à se faire aimer de moi, je cherchai les raisons qui pouvaient me rendre insensible à ses soins, et, n’en trouvant pas qui me parussent bonnes, je me mis à l’aimer de tout mon cœur. Hugh en fut ou en parut tout étonné. Tante Thomasine me piqua au vif en m’assurant qu’elle avait toujours prévu ce résultat. J’aurais peut-être dû, plus fidèle au roman de mes jeunes années, me laisser dévorer par la mélancolie ; mais j’étais devenue, comme le reste de ma famille, très positive, très peu rêveuse. Il fallait un emploi de chaque jour à mon activité régulière, passée à l’état d’impérieuse habitude. Mon frère n’avait plus grand besoin de moi. J’entrevis chez mon cousin toute une éducation à faire, une nature entêtée à dompter, une lutte attrayante à soutenir, un empire à réassurer. Harley m’a dit souvent depuis que, s’il eût soupçonné l’hypocrisie de mes tranquilles regards et de ma pâleur claustrale » il y aurait regardé à deux fois avant de se donner une compagne aussi énergique. Je n’en crois rien. Je suis certaine au contraire de l’avoir agréablement surpris, quand il entrevit pour la première fois l’ardeur et l’éclat de la flamme intérieure.

Notez que j’avais alors vingt-six ans bien comptés, ce qui mettait au compte de mon mari toute la poésie de notre hymen, — si tant est qu’il eût rien de poétique. Nous allâmes nous marier à Burndale, dans le cottage de notre vieille tante. Ensuite nous partîmes pour Edimbourg. Pendant que nous menions une de ces existences modestement heureuses qui ont l’inappréciable privilège de n’intéresser personne, mon frère fut choisi par M. Flinte pour aller surveiller des affaires entamées avec le Levant. Il passa trois années à Smyrne, et rien, durant ces trois paisibles années, ne pouvait nous faire prévoir les événemens qui allaient nous mettre aux prises, une fois encore, avec les plus dures épreuves de la vie.