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II

Je voulais partir de Bienne aussitôt après la triste cérémonie des funérailles ; mais M. Langley, repris tout à coup de son errante humeur, projetait un autre voyage en Orient. Comme en son absence je devais me charger de Ruth, il fallut bien ajourner à quelque temps pour cette pauvre enfant une séparation qui allait la rendre orpheline.

Ruth, élevée par son père et malheureusement isolée de tous rapports avec les enfans de son âge, était une créature étrange, quelquefois incompréhensible. Son caractère avait des aspérités et des obscurités qui nous déroutaient. Il fallut enfin quitter Bienne et retourner à Edimbourg. Ruth ne manifesta aucune répugnance à quitter son père. Une fois séparée de lui pourtant, elle tomba dans une tristesse et une langueur effrayantes, et rien ne l’en put tirer jusqu’au jour où l’arrivée d’un nouvel hôte, envoyé par le ciel, mit en émoi notre paisible existence. Ruth presque aussitôt se prit à aimer mon petit garçon avec une tendresse si vive, que parfois je me sentais, vis-à-vis d’elle, ces craintes jalouses si naturelles à l’amour d’une mère.

Les mauvais jours vinrent ensuite. Harley, qui d’ordinaire ne me cachait rien, devint peu à peu plus réservé. Mes questions sur l’anxiété secrète à laquelle il semblait parfois être en proie n’obtenaient plus que des réponses évasives ou futiles. Un matin, il m’annonça qu’il partait pour Londres, où ses affaires le retiendraient environ huit jours. À son retour, il devait tout m’expliquer. Son absence fut plus longue qu’il ne me l’avait fait prévoir. Quand je le revis, sa physionomie m’annonça dès l’abord qu’il apportait de mauvaises nouvelles. En effet, nous étions ruinés. Une de ces crises industrielles, contre lesquelles nul effort ne prévaut, minait depuis un an déjà la maison de commerce dans les opérations de laquelle tout notre avoir était engagé. La faillite, longtemps suspendue, venait d’être déclarée. Il ne restait pas à mon mari cent livres sterling qu’il pût dire à lui.

Je le vis près de fléchir sous le coup. Je le ranimai en lui présentant notre enfant, pour lequel il fallait tenir bon jusqu’à la fin. Ma petite fortune, que Hugh avait doublée le jour de mon mariage, fut mise tout entière à la disposition de Harley, qui se faisait scrupule de toucher à cette réserve, sur laquelle nos créanciers n’avaient aucun droit légal. Grâce à Dieu, tout fut payé ; notre nom demeura intact. Et cependant Hugh n’avait pu venir à notre aide. Il luttait, lui aussi, contre les difficultés du temps ; mais il luttait avec une espèce d’enthousiasme sauvage et de joyeuse énergie, tandis que