Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/541

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les murailles habitées par nos aïeux. Leurs champs ne sont pas rentrés dans mes mains. Le château étant mis en vente, il fallait se décider, sous peine de le voir passer en des mains étrangères. Nous nous bornerons, pour le moment, à quelques réparations d’intérieur et à remettre les jardins en bon état. La tante Thomasine quittera son cottage, et viendra résider ici à demeure. Nous n’y passerons, nous, chaque année, que quelques mois de la belle saison…

Cher Hugh ! je l’examinais le soir de ce même jour avant le souper, tandis que tante Thomasine, les doigts veufs de son tricot, s’endormait dans son oisive majesté, et tandis que Ruth, triste encore des légendes sinistres dont on avait rebattu ses jeunes oreilles, osait à peine détourner les yeux de l’âtre flamboyant. Il avait vieilli, mon pauvre frère. Çà et là parmi ses noirs cheveux courait un fil argenté. Son front, où plus d’une ride était à jamais empreinte, me rappelait le portrait de Pierce Randal, l’érudit de la famille, celui dont Hugh avait rêvé jadis la renommée universitaire. Il n’y pensait guère en ce moment. Le nom de Laura était à chaque instant sur ses lèvres muettes, et je l’y devinais comme s’il l’eût prononcé. Tout entier à son doux rêve, il se leva soudain et se mit à marcher de long en large, sans prendre garde au léger cri de la tante Thomasine, réveillée en sursaut par le craquement de ses bottes sur le parquet sonore.

— Savez-vous ? dit-elle quand elle eut tout à fait repris possession d’elle-même. Il faudra demain aller à Burndale. Le docteur Larke sait que nous sommes ici, et serait blessé de ne pas nous voir.

— Et Mary ? demandai-je à ma tante.

— Mary ? c’est la gaieté même, et ses enfans sont de vrais écureuils. Elle a trouvé le mari qui pouvait le mieux lui convenir… C’est le calme, l’immobilité en personne, ce M. Close !

Mary s’était en effet mariée, peu de temps après moi, à l’un des professeurs de l’école jadis dirigée par le docteur, et je ne l’avais pas vue sans quelque désappointement donner ainsi raison aux pronostics de mon frère. Nous allâmes dès le lendemain faire notre visite à M. Larke, établi chez son gendre. Celui-ci me parut un beau garçon des plus insignifians ; mais sa femme ne le voyait pas des mêmes yeux que moi : elle n’en parlait jamais que comme d’un homme à part, intelligent, instruit, doué des plus belles qualités de l’esprit et du cœur. Elle-même était devenue une vraie matrone, radieuse et belle, charmante de gaieté, bonne et dévouée, et dont la voix harmonieuse, le rire éclatant, faisaient plaisir à écouter. Tante Thomasine n’était pas de mon avis. Elle trouvait parfaitement absurde qu’une femme intelligente daignât adorer « un grand benêt doucereux » comme M. Close. Hugh n’intervint pas dans le débat.