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Je l’ai rarement vu plus obstinément silencieux que pendant notre excursion à Burndale.

En revenant, nous nous arrêtâmes devant l’église. Le bedeau, après s’être assuré qu’il avait affaire au nouveau propriétaire de Thorney, se montra fort complaisant et fort communicatif. Je l’aurais dispensé des histoires peu édifiantes qu’il racontait au sujet du squire Ralph ; en revanche, il nous parla, et en termes qui me touchèrent, de mon grand-père Percival Randal. Il tenait de sa mère à lui, — elle avait été au service de miss Grisell, — que cette noble demoiselle, belle et gaie en son jeune temps, avait dû épouser un militaire, lord d’Arley, tué en duel par un rival éconduit. Étrange histoire à apprendre, les pieds sur les restes glacés de celle qui en avait été l’héroïne ! Nous étions en effet, à ce moment même, dans le caveau mortuaire de la famille. Nous passions en revue les plaques de marbre noir, les pâles effigies, et nous lisions l’une après l’autre les épitaphes plus ou moins fastueuses. Celle de Pierce Randal était un morceau d’exquise latinité ; sur la pierre qui recouvrait le squire Ralph, il n’y avait qu’un nom et deux dates. Grisell Randal et Godfrey, son frère bien-aimé, dormaient sous la même tombe.

— Je passerais ici des journées entières, — murmurait la tante. Je n’en aurais certes pas dit autant. Mon cœur se rattache aux vivans, à ce qui les touche, à ce qui leur cause joie ou douleur, bien autrement qu’à la mort et au souvenir des gloires éteintes.

— Le caveau est rempli, ou peu s’en faut, fit remarquer notre guide. Il n’y a plus de place que pour un cercueil.

À ces mots, la tante tressaillit et leva vers Hugh un regard chargé de muettes suppliques. Elle fut comprise et immédiatement exaucée.

— A vous cette place unique ! lui dit mon frère. Pour moi et les miens, je veux le plein air du dehors, le soleil, la pluie, le vent, comme si nous vivions encore. Sous ce fardeau de pierre, je dormirais mal, ce me semble.

— Chère tante, ajoutai-je, espérons que vous ne vous presserez pas trop de venir occuper ce domaine auquel vous attachez tant de prix.

— Auparavant, dit-elle, je voudrais voir Hugh marié, père de famille, et sa vieille race en voie de complète renaissance… Au surplus, que la volonté de Dieu s’accomplisse !


V

Il me tardait fort de quitter les antiques splendeurs de Thorney-Hall, et d’aller retrouver mon petit Frank, dont je m’étais séparée pour la première fois. Le marmot vint se jeter dans mes bras avec