Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/545

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sonder par la pensée, et à vous figurer, le long des sombres parois, une tenture de roseaux enlacés ; puis, tout au fond du gouffre, loin, bien loin de tout regard et de toute lumière, quelques fragmens de nef brisée, quelques ossemens d’une blancheur sinistre.

Tout est fini !… Quand mon frère eut prononcé ces trois mots, sa figure redevint calme, comme le miroir des eaux après la pierre engloutie. Il se mit à me parler de nos affaires courantes, de Harley, des enfans, d’Alan, qui allait partir avec son régiment pour l’île de Malte. Quand mon mari fut rentré, on causa de la crise européenne, des bouleversemens politiques. Hugh demeura fort tard avec nous et prit congé en souriant. Harley ne s’était aperçu de rien.

Persuadée qu’il y avait là-dessous quelque inexplicable malentendu, j’attendis quelques jours, et je fis part de cette opinion à mon frère. Il demeura incrédule à cette insinuation et me raconta très simplement sa dernière entrevue avec Laura, les récriminations, les reproches dont elle l’avait accablé sans vouloir jamais préciser aucun grief, ses allures capricieuses, et l’empressement avec lequel elle l’avait pris au mot quand il avait fait allusion à une rupture possible.

— Je n’ai vu en elle ce jour-là, me dit-il, qu’une enfant gâtée, opiniâtre, exigeante, susceptible, et nullement la jeune fille que j’étais habitué à regarder comme un cœur d’élite.

Après ce récit, je n’étais pas convaincue. Cette susceptibilité de Laura, je me l’expliquais en me rappelant ce qu’elle m’avait dit elle-même de la peine qu’elle avait éprouvée à se voir offrir par son père, alors qu’elle eût voulu être demandée par Hugh. J’aurais bien voulu pouvoir parler de ceci à mon frère, mais j’étais liée par une promesse formelle. J’en vins d’ailleurs à croire que je me trompais peut-être lorsque, peu de jours après, Blanche me parla du mariage de miss Rivers avec le capitaine Martin, mariage, disait-elle, sur le point de s’accomplir. Hugh était présent. Il accueillit cette nouvelle avec un demi-soupir que j’entendis seule, j’en suis certaine. Je ne fus pas étonnée d’apprendre le lendemain que « ses affaires » l’appelaient sur le continent pour deux ou trois mois.

Hugh était encore absent, lorsque M. Rivers mourut, assez inopinément, et après quelques jours de maladie. L’étonnement fut général, lorsqu’on apprit qu’il laissait des affaires très embarrassées. Il avait engagé la presque totalité de ses capitaux dans une entreprise par actions dont le mauvais succès l’avait ruiné. On pensait que ce désastre pécuniaire avait accéléré sa fin. Laura dut repartir pour Alderbeck, où ses parens lui offraient un asile au moins temporaire ; mais, au dire de Blanche, fort au courant de bien des choses, — de choses qui, par parenthèse, n’existaient pas toujours,