Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/547

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mon frère pourrait bien mourir célibataire. Cependant à ce moment-là encore je n’aurais pas voulu en jurer.


… Hugh achevait un jour la lecture d’une lettre de la tante Thomasine. — Elle a pourtant raison, s’écria-t-il : voici bientôt trois ans qu’on ne nous a vus à Thorney ! Il faut y aller tous. Enfans, mari, toute la bande, je vous emmène avec moi.

À peine installés dans le vieux château, les invitations commencèrent à pleuvoir. Les acquisitions de Hugh le faisaient reconnaître pour un des leurs par tous les grands propriétaires des environs, qui, lors de notre premier voyage, s’étaient tenus sur la réserve. Notre premier grand dîner nous fut donné chez le colonel d’Arcy. On aurait pu se croire au moyen âge en entendant annoncer tous les vieux noms du comté : les Chaytors, les Hutton, les Nevil, les Wywill, les Scroope, les Powlett. — Tous ces nobles propriétaires m’étaient d’ailleurs parfaitement étrangers, et je me permis de les trouver parfaitement ennuyeux. En sortant de table, je vis avec bonheur, dans le salon, des enfans qui se roulaient sur les tapis, et avec lesquels je comptais bien me dédommager de mes voisins de table, lorsque mon attention se porta sur une jeune femme assise près d’un guéridon encombré de livres. Bien qu’elle détournât la tête, je n’hésitai pas à reconnaître Laura, et pour être plus sûre de mon fait, je questionnai une dame à qui je venais d’être présentée.

— Oh ! me dit-elle, n’y prenez pas garde, c’est l’institutrice. Elle se nomme Rivers, à ce que je crois.

Je m’avançai aussitôt vers la jeune fille, qui se leva un peu troublée et me tendit aussitôt la main. Je la trouvai singulièrement embellie, et le calme de ses manières, l’assurance modeste et ferme de son maintien, produisirent sur moi une impression très favorable. L’extrême simplicité de son costume, entièrement noir, faisait valoir la classique pureté de ses traits et l’élégance toute grecque de sa taille élancée. Mistress d’Arcy vint lui demander d’accompagner une dame qui allait chanter ; elle se mit au piano, et, le morceau fini, fut priée de chanter elle-même. Au moment où s’élevait sa belle voix, si richement timbrée, les gentlemen, quittant la table, arrivèrent auprès de nous. Le chant ne s’arrêta pas, la voix ne vacilla pas un instant ; mais la chanteuse rougit un peu, et je crus voir un léger frisson passer sur ses paupières. Mon frère venait d’entrer. Son oreille avait promptement reconnu cette voix ; un seul regard l’avait assuré qu’il n’était point dupe de quelque vaine illusion. Maintenant, appuyé au chambranle de la cheminée, il écoutait, la tête légèrement inclinée, les lèvres serrées l’une contre l’autre. Laura se leva du piano pour accompagner les enfans, que leur mère renvoyait