Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/558

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passer au jardin, je rencontrai le domestique qui nous apportait notre courrier. Je lui pris des mains le paquet de lettres ; puis, mue par une espèce de pressentiment, dont je me rends à peine compte, au lieu de revenir auprès de la tante et de Mary, je montai chez moi et m’enfermai à clé. Voici ce que m’écrivait mon frère ; sa lettre couvrait à peine un feuillet :


« Pierce est mort, chère sœur. Il s’est éteint hier au soir. Je ne puis assez rendre grâces à Dieu, qui a fait que j’étais là : mon fils n’a pas succombé seul, loin de tous les siens. Pas de souffrances ; une agonie presque sereine… Que dire encore pour consolation ?… Une mort honorable, celle du soldat qui a fait son devoir… Il n’avait qu’un regret, celui de n’être pas tombé, comme Alan, sur le champ de bataille. Notre perte est cruelle, ma pauvre sœur. Comment nous y ferons-nous ? J’arriverai quarante-huit heures après celle où j’écris. Faites les préparatifs nécessaires ; je veux qu’il repose où je dois un jour l’aller rejoindre. Si la petite Mary est près de vous, ne lui laissez rien ignorer, et, à moins qu’elle ne tienne à revoir celui qui n’est plus, ramenez-là près de sa mère. La douleur de cette enfant ajouterait à la mienne. Si cependant elle veut rester, qu’il soit fait selon ses désirs. »


Hugh n’était pas de ces hommes qui épanchent leur douleur en longues phrases ; mais sa main si ferme avait tremblé en traçant ces quelques lignes, complice indigne de son énergique volonté.

Je ne pleurai pas longtemps seule sur cette lettre navrante. Un pas furtif, un frôlement de robe, un léger coup frappé à ma porte, m’avertirent que Mary était là. Je n’eus pas besoin d’une seule parole : mes yeux noyés de larmes et le papier froissé dans ma main lui dirent tout. Aux cris perçans qu’elle poussa tout à coup, tante Thomasine accourut. Elle aussi devina d’un coup d’œil la fatale nouvelle.


— C’était à la tombée de la nuit, une froide soirée, un temps sombre et pluvieux. Nous avions forcé Mary à se mettre au lit ; sa mère était auprès d’elle. Ma tante s’était calmée peu à peu, mais tous les préparatifs m’avaient été laissés. Je m’en occupais machinalement, ne songeant qu’à une chose, la douleur de mon pauvre frère. Qu’éprouverait-il en nous revoyant ?

— Il est cinq heures passées, me dit ma tante. — Au même moment, l’église de Thorney se mit à sonner un glas, et, regardant aux fenêtres, je vis se mouvoir lentement sur la route une masse noire. Un des domestiques entra et alluma les cierges disposés autour