Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/574

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fut fatal au Morning Post. Il avait débuté pour ainsi dire sans capital ; huit jours de frais non couverts par la vente étaient pour lui un coup mortel : aussi, trois semaines après son apparition, il avait cessé d’exister. Le docteur Sheppard avait d’ailleurs, de l’avis de tout le monde, commis une faute énorme en fixant le prix de son journal à un sou, au lieu de deux. L’expérience a prouvé, dit-on, que deux sous étaient le véritable prix du journal à bon marché.

Le Morning Post mourut, mais non pas l’idée qui lui avait donné naissance. Neuf mois après parut le Sun, journal encore existant aujourd’hui, sous la direction d’un M. Benjamin Day, actuellement riche éditeur de New-York. Le succès fut énorme, et prouva que le docteur Sheppard ne s’était pas trompé. La lumière attire les phalènes, et l’odeur du sucre les fourmis ; les éditeurs du Sun ne pouvaient manquer d’avoir des imitateurs. Au printemps de 1834 parut le Transcript, édité par deux rédacteurs du Sun lui-même, MM. Willougby Lynde et Stanley. L’affaire réussit encore ; si deux journaux ont réussi, pourquoi pas un troisième ? M. George Evans fonde l’Homme (the Man), MM. Lincoln et Simmons le Morning Star. Tous ces journaux se sont éteints successivement, et de tous ceux que nous venons de nommer, le Sun seul subsiste encore ; mais le mouvement était imprimé à la presse, et il ne devait plus s’arrêter.

Toutefois ce succès avait ses vicissitudes. S’il ne fallut qu’un jour pour appeler l’attention du public sur cette nouvelle invention, il fallut un temps assez long pour lui faire prendre l’habitude de tirer régulièrement ses deux sous de sa poche. Il fallait lui offrir de l’extraordinaire pour le retenir ; il est inutile de dire par conséquent que les rédacteurs ne se donnaient pas beaucoup de peine pour être sensés et raisonnables, mais qu’ils s’en donnaient beaucoup pour être intéressans. La partie la plus soignée de la rédaction était les rapports de police. Quel bonheur pour l’éditeur lorsqu’il avait à faire part à ses abonnés de quelque crime bien émouvant, et quelle ressource pour sa plume, si elle avait à faire la description de quelque dramatique application de la loi du lynch ! Quelque délit bien comique, quelque grotesque polissonnerie relevant de la police correctionnelle étaient aussi une heureuse aubaine. Néanmoins on se lasse de tout même des crimes et des délits, et à certains momens il fallait stimuler la curiosité du public. Le Sun sentit sans doute cette dure nécessité. Un ou deux ans après sa naissance environ, il publia ce fameux canard à la lune, moon hoax, qui n’est pas encore oublié aujourd’hui. L’article, dû à la plume d’un certain M. Richard Adams Locke (conservons aussi pieusement son nom), racontait avec les plus grands détails les prétendues découvertes de sir John Herschel au cap de Bonne-Espérance. L’effet de ces nouvelles fut immense ; quelques journaux