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dépouiller de son caractère anonyme. C’était, a-t-on dit, pour lui enlever ce qu’elle a de dangereux ; mais l’expérience prouvera qu’elle devient plus dangereuse à mesure qu’elle devient plus individuelle, car elle ne sert plus d’autres intérêts que ceux de ses rédacteurs. Les Anglais seuls, avec leur génie politique et leur étonnante intelligence de l’emploi des diverses forces sociales, ont très bien vu l’utilité de la presse, et comment, à mesure qu’elle est plus puissante, elle est en même temps plus subordonnée. En Amérique au contraire, les partis ne sont, pour ainsi dire, pas représentés par leurs organes ; ils ne gagnent aucune puissance à être défendus par eux. Tout le profit de la presse revient non aux opinions, mais aux individus. Il en résulte ce bizarre phénomène, que la presse prise en général n’a aucune utilité politique, mais qu’en même temps, comme contraste, le journaliste est un personnage politique très puissant.

Cette absorption du journal par le journaliste, cette individualisation, s’il nous est permis de créer ce terme barbare, paraîtra peut-être à quelques personnes un mérite : les libéraux très avancés y verront une conséquence de la liberté illimitée ; d’autres arriveront à y voir un frein aux dangers de la presse. Les uns et les autres se trompent, croyons-nous. Rien n’indique mieux que ce fait le phénomène de dissémination que nous avons signalé comme propre aux États-Unis ; rien n’indique mieux un pays inorganisé, sans hiérarchie, et où chacun tire à son profit les avantages sociaux. D’autre part, apprenez à quoi peut servir la presse lorsqu’elle représente des individus et non plus des groupes. Nous avons dit que les polémiques du journal américain étaient frappées d’un cachet de stérilité et de monotonie, que sa politique était sans grandeur ; voilà une nouvelle explication de ce caractère. Le journal représente avant tout les intérêts du journaliste, il ramène toutes les questions à son propre horizon, il rapporte les affaires de l’état à sa propre personne. En dehors du journaliste et de ses intérêts, la presse n’est l’organe que des intérêts ou des influences individuelles, des petites cabales, des cliques, comme on dit en langue politique anglaise, jamais d’un parti. Tel journal abolitioniste ne défend que les intérêts du journaliste et de M. Seward. La presse est donc une puissance politique nulle, si le journaliste est tout-puissant. Que lui reste-t-il alors, et que représente-t-elle pour le grand public américain ? Nous l’avons dit en commençant, un moyen d’information.

La situation anormale du journaliste le fait redouter du public américain. Tout le monde le salue, parce que chacun le craint, mais cette crainte n’est pas faite pour inspirer l’estime ; aussi le journaliste n’est-il rien moins qu’aimé. On le respecte si peu, qu’on redoute sa présence, et que, dans une certaine partie de la société, écrire pour