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la presse équivaut à un arrêt d’ostracisme. Cette terreur mêlée de dédain n’implique nullement le mépris des lettres et de ceux qui les cultivent : nulle part au contraire l’homme littéraire n’est plus admiré qu’en Amérique. Un homme d’esprit attribuait dernièrement la détresse et la mort d’un romancier américain au mépris des démocraties pour les talens : c’est une accusation qui est démentie par les faits, et qui du reste n’est pas plus fondée pour les démocraties que pour les aristocraties ou même les monarchies absolues. L’homme littéraire, le poète, le romancier, le philosophe, le savant, l’artiste, sont au contraire les lions et les idoles de cette société, et l’admiration des Yankees pour leurs hommes d’esprit ne s’exprime pas seulement en complimens hyperboliques et en flatteries, elle s’exprime aussi en beaux deniers comptans et en bénéfices substantiels et pécuniaires. Les écrivains américains ont inventé un moyen de faire forrune qui prouve à quel point ils ont confiance dans leur public, et à quel point le public leur prête la main ; ce sont les cours (lectures) publics. J’ai sous les yeux les chiffres de recettes de quelques-unes de ces lectures, ils sont considérables. M. Bayard Taylor a retiré d’une seule lecture un bénéfice de 252 dollars. M. Thackeray, le romancier anglais, pour les cinq où six leçons que nous avons lues réunies sous le titre d’Humoristes anglais au XVIIIe siècle, a reçu 13,000 dollars. C’est donc, on le voit, à d’autres raisons que le mépris de l’esprit qu’il faut attribuer l’espèce d’ostracisme que les Américains ont prononcé contre les membres de la presse. Cependant, comme il ne faut rien exagérer, ce dédain du penny a liner[1] ne va pas assez loin pour détourner les écrivains d’avoir des rapports avec la presse, et même de s’enrôler sous ses drapeaux. Un poète justement aimé, M. Cullen Bryant, rédige honorablement un journal démocratique de New-York, l’Evening Post. Marguerite Fuller, que ses amis avaient suffisamment encensée, fit partie, quoique sibylle, de la rédaction du New-York Tribune, et à sa suite tous les membres de la petite école du Massachusets ont eu occasionnellement des rapports avec ce journal, dont un voyageur ingénieux et renommé, M. Bayard Taylor, est aujourd’hui rédacteur. Toutefois ces exemples ne sont que des exceptions qui confirment la règle générale ; il y a aux États-Unis une distinction très marquée entre le journaliste et l’homme littéraire, et il faut en chercher la raison non-seulement dans les vices du journalisme, mais dans la puissance anormale des journalistes.

Ce despotisme du journaliste ne rencontre donc aucune contrainte constitutionnelle ; la seule contrainte qu’il connaisse, c’est celle de la foule. Ces deux tyrans, le journaliste et la foule, se rencontrent

  1. Le journaliste à deux sous la ligne.