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était possible. Tout le long du jour, elle compose des pamphlets et des satires : Elle se fait vieille ; sa veine comique est épuisée. Du temps même d’Aristophane, elle m’a donné, déjà bien des ennuis. Elle ne s’est jamais si bien conduite que du temps de Plaute, de Ménandre et de Térence. Il y a deux siècles, elle florissait encore avec Molière et avec Holherg ; mais maintenant elle est beaucoup trop éprise des poètes de la rue, qui viennent ici acheter ou louer leurs fadaises. Je ne puis pourtant point les empêcher de venir, car après tout, leur argent est aussi bon que celui d’un autre.

« — J’espère du moins, lui dis-je, que sa sœur Melpomène n’est point changée ? Ce tait autrefois une personne posée et grave.

« — Elle est changée aussi, mon cher monsieur : elle est devenue sentimentale. La sentimentalité la perd. C’est la plaie de ma vie. Quant à Terpsychore, elle compose des opéras aussi vite qu’elle peut, et s’habille comme une femme à la mode… »

On voit suffisamment l’esprit de cette critique, qui est en même temps un tableau de la décadence de la littérature hollandaise à la fin du dernier siècle. Ce vieil Apollon dans sa boutique présente, si je ne me trompe, quelques traits de ressemblance avec les Dieux en exil de Henri Heine [1].

Aujourd’hui les chercheurs de types se plaignent de ne plus trouver les véritables étudians. Encore une race qui se perd ! Suivez-les : ils ne parcourent plus la ville en bandes joyeuses et bruyantes ; ils n’abordent plus les femmes avec des propos hardis ; ils ne troublent plus le repos des paisibles bourgeois par des algarades nocturnes. Depuis l’établissement des chemins de fer, ils profitent de la facilité des communications pour sortir de la ville. Les dimanches et les jours de fête, ils vont chez leurs parens se retremper dans la vie de famille. De la sorte ils évitent, en partie du moins de contracter ces habitudes tapageuses qui les séparaient plus ou moins de la société. Si l’histoire des mœurs perd quelque chose à cette vie d’étudians qui s’éteint, les études et la littérature y gagneront peut-être. Les élèves de l’université de Leyde publient tous les ans un almanach dans lequel sont racontés les événemens universitaires de l’année qui vient de finir. On y trouve aussi des pièces de vers en hollandais ou en latin, et même des poésies françaises. Ces dernières, il faut leur rendre cette justice, sont assez mauvaises ; mais on y reconnaît une trace de la lecture assidue de nos auteurs modernes et un goût prononcé pour une langue qui à d’autres mérites joint celui de l’universalité. On regrette en effet que des ouvrages utiles soient pour ainsi dire consignés à la frontière par un idiome national dont la nature toute caractéristique défie le plus souvent la traduction. La langue française remplacerait avantageusement pour les ouvrages de science

  1. Voyez les Dieux en Exil dans la Revue du 1er avril 1853.