Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/714

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mais c’était un ennemi que nous estimions à cause de sa force et sur tout à cause de son attachement pour sa progéniture. L’affection de ces animaux pour leurs petits contraste avec leur caractère, qui est généralement la stupidité. Le jeune nage sous la protection de sa mère. Ne connaissant point le danger, il se laisse aisément harponner ; mais tel est alors le dévouement de la baleine, qu’elle se jette volontiers au milieu des coups des pêcheurs pour le soustraire à l’attaque. Hélas ! Nous profitions de cet attachement. Le petit est de peu de valeur, à peine s’il fournit une tonne d’huile ; mais nous frappions l’enfant pour avoir la mère. C’était mal sans doute : que voulez-vous ? Il faut se servir de toutes les armes à la guerre, et c’était bien la guerre que nous faisions. Je me souviens qu’en 1828 nous avions ainsi harponné un pauvre nourrisson dans l’espérance d’atteindre une superbe baleine qui le conduisait. Tout à coup elle s’élance près de la chaloupe, et, saisissant son petit, elle l’entraîne, en plongeant, à une grande distance avec une force et une rapidité surprenantes. Elle reparut à la surface avec le baleineau, qu’elle encourageait à fuir et qu’elle protégeait en le tenant sous sa nageoire. De temps en temps, elle s’arrêtait, changeait soudain de direction et donnait dans tous ses mouvemens les signes d’une extrême inquiétude. Sa formidable queue se projetait çà et là comme un immense dard. Il était dangereux d’approcher. Cependant les chaloupes la poursuivirent. Pour elle, inspirée par son affection maternelle, insouciante du péril, elle menaçait l’ennemi avec un courage et une résolution héroïques. Enfin une des chaloupes s’approcha d’elle ; le harpon fut lancé et se fixa. Frappée, elle semblait s’oublier elle-même pour ne songer qu’au sort de son enfant, dont elle se rapprochait toujours. Un second harpon fut jeté, puis un troisième. La baleine ne chercha point à s’échapper. Les autres chaloupes l’entourèrent, et au bout d’une heure elle était tuée. Le sort de cette mère, morte en quelque sorte volontairement pour sauver son enfant, était bien fait pour nous toucher ; mais l’issue du combat, la valeur de la proie et la joie du triomphe éveillèrent bientôt en nous d’autres émotions.

Les baleiniers ont un raisonnement pour rassurer leur conscience, ébranlée par les scènes pathétiques et intéressantes qui accompagnent la destruction du géant de la nature. L’homme, disent-ils, à son intelligence et ses armes ; la baleine a sa force, ses moyens de fuite et l’océan ouvert devant elle : par conséquent c’est un combat loyal. Je dois ajouter que cette pêche audacieuse, au milieu des glaces, n’est point exempte de dangers. La mémoire de chaque baleinier lui fournirait sur ce point une foule d’aventures. J’en choisirai seulement quelques-unes. Un de nos harponneurs avait été assez