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du canon dans l’air dormant du matin. La surface de l’eau avait été déchirée par la balle, et une trace de sang attesta bientôt que le fusil du capitaine n’avait point parlé en vain. Les hommes se penchaient en avant sur leurs rames. Le capitaine jeta un regard à la surface de l’abîme bleu, puis, secouant la tête : « Encore un coup perdu ! » murmura-t-il. En effet, le phoque, blessé à mort, avait sombré, et comme il n’y avait pas de courant dans cet endroit-là, nous ne pûmes le ressaisir. La chasse du phoque se pratique avec plus de succès d’une autre manière. On choisit pour cela une journée de printemps, l’époque de l’année où l’animal est le plus gras. Si l’on à le bonheur de tomber sur un troupeau (car ces moutons de Protée vivent généralement par bandes), on les tue d’un coup de bâton sur le nez : c’est alors l’affaire d’un moment. Un phoque tué, tous les autres cherchent à prendre la fuite ; mais on arrête leur retraite à l’aide de ces mêmes bâtons, préparés avec art, et on s’en procure un grand nombre. La difficulté est de les approcher, car ces animaux sont ombrageux et intelligens. Quand ils dorment sur le rivage (ce qui leur arrive assez souvent), ils ont soin de placer quelqu’un des leurs en vedette. Au moindre bruit, la sentinelle donne l’alarme, et tout le troupeau se précipite aussitôt à la mer.

La rencontre des phoques est même pour les baleiniers, qui ne se livrent point spécialement à cette chasse, un sujet d’amusement et de récréation au milieu de la monotonie des mers boréales. On aime à les voir se livrer par bandes aux exercices et aux fêtes les plus joyeuses. Nous appelions de tels ébats tumultueux des « noces de phoques. » Ces animaux sont doux. La voix des jeunes phoques, dans les momens de détresse, a quelque chose de plaintif et ressemble à la voix d’un enfant. La musique les attire à la surface de l’eau. J’ai plus d’une fois évoqué de l’abîme un de ces animaux en sifflant un air. Les pêcheurs, qui profitent de tout, se servent même de la faculté musicale du phoque pour lui tendre un piège. Au moment où, séduit par le chant ou par le bruit du sifflet, l’animal lève naïvement la tête et tend le cou hors des vagues, on lui envoie une balle entre les deux yeux. Le phoque n’est d’ailleurs point une proie à dédaigner. Il fournit quelques tonnes d’excellente huile. Sa peau tannée sert à faire des souliers, et, préparée avec le poil, elle offre une surface imperméable. On l’emploie à confectionner des vêtemens et à couvrir, des emballages. Le phoque est pour les Esquimaux un animal aussi utile que le mouton pour les Européens. Ils s’en nourrissent, ils s’en habillent, et toute l’huile de cet animal qu’ils ne boivent pas leur sert à entretenir leurs lampes. Quoique enfant des mers boréales et de la patrie des glaces, le phoque se rencontre assez fréquemment sur les côtes de la Hollande et même