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souvenirs qui devenaient cruels en attristant le présent de leur reflet. Nous causions peu de l’avenir : à chaque jour suffit sa peine, et le délabrement de ma santé, l’épuisement qui commençait à me prendre, raccourcissaient mon horizon d’une façon lugubre. Je fermais les yeux pour ne pas voir devant moi, et je ne parlais que du moment, de ce voyage, qui n’était pas très agréable, mais qui promettait un peu de nouveau et quelques-uns de ces événemens imprévus qui occupent et empêchent de penser. Beaucoup de chrétiens de France s’imaginent que Dieu nous verse continuellement ses grâces fortifiantes, qu’il nous rend insensibles aux souffrances de la terre, et qu’à chaque prière qu’élèvent vers son trône nos douleurs physiques, il fait descendre un ange qui sèche nos larmes et nous remplit de joie et d’énergie. Hélas ! le missionnaire est aussi faible qu’un autre homme ; il souffre autant, et si Dieu le console, ce n’est pas par une faveur spéciale, mais par cette bonté infinie qui s’étend à tous les humbles esprits prosternés à ses pieds.

Vers quatre heures de l’après-midi, nous poursuivîmes notre route. Arrivés près d’un rancho mexicain (sorte de ferme), nous avions grand’soif et nous demandâmes du lait. Il y en avait ; mais la fermière l’avait déjà mêlé avec du son pour le donner aux pourceaux. Nous prélevâmes quelques gorgées sur la part des cochons, tant nous étions altérés. Le soir, nous campâmes dans une prairie clairsemée de mesquites. Le surlendemain, nous n’en pouvions plus ; le trot des chevaux nous avait rompus, et nous voulions forcer la marche pour atteindre une ferme éloignée où nous pourrions passer la nuit. Nous en étions séparés par une longue prairie sans ombre ; le soleil tombait d’aplomb sur nos têtes ; la peau de ma figure, toute brûlée, s’enlevait par larges plaques. Vers le soir, nos chevaux étaient vaincus par la fatigue ; le mien lui-même avait perdu sa première ardeur et traînait péniblement ses jambes mal assurées. Nous mîmes pied à terre pour les soulager et les soutenir. À minuit, nous étions à la ferme : un bon repas, un toit, un lit, trois choses excellentes que nous fûmes ravis de retrouver, nous firent le plus grand bien.

La journée suivante nous ramena en des pays plus civilisés. D’abord nous passâmes à Goliad, petite ville américaine située près d’un ancien presidio mexicain appelé la Bahia. La Bahia a été très peuplée ; mais les Texiens, pendant la guerre de l’indépendance, en ont fait une vaste ruine qui est assez imposante. Tout ce pays est très fertile, le maïs très abondant ; de magnifiques pâturages nourrissent de beaux troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux. Le Coleto traverse une grande prairie et peuple ses rives, comme toutes les rivières du Texas, d’une épaisse bordure d’arbres vigoureux et élevés, quelque fois si serrés et si entremêlés de lianes, de fougères et d’arbustes, que ni homme ni bête ne peut y trouver un passage. Le soir, Victoria