Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/801

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le sol sont ensuite analysés chimiquement, et contraignent la nature à répondre à cette question : Qu’as-tu fait ici ? La tendance des travaux de M. Ville m’a toujours paru s’accorder on ne peut mieux avec la possibilité d’une solution du problème de la modification des espèces, soit végétales, soit animales. Les curieux résultats qu’il a obtenus dans des serres qu’il mettait au régime de l’acide carbonique et de l’ammoniaque, et où les plantes prenaient un développement immense, — ses travaux persévérans de physiologie végétale, ses opinions basées sur des faits observés, ses présomptions appuyées sur des analogies plausibles, — tout me désignait M. Ville comme pouvant apprendre aux lecteurs de la Revue ce qu’on peut espérer de savoir sur la transformation des espèces autrement qu’on n’a pu le faire jusqu’ici en compulsant, à grands frais de temps, de voyages, de fouilles, etc., les annales de la nature écrites dans les débris des êtres qui ont peuplé la terre avant nous.

Malgré la répugnance de ce savant éminemment sérieux et positif à se lancer dans des spéculations anticipées ayant pour objet l’influence du monde ambiant sur les êtres vivans, j’ai pu obtenir de M. Ville une conférence que je laisserai ici dans la forme même où elle a été notée à plusieurs reprises. Cette conférence répond à peu près à ce que les Anglais appellent cross examination. On désigne ainsi des enquêtes à fond, obtenues des personnes compétentes sur une matière donnée, et qui doivent fixer l’opinion probable, sinon la conviction pour tous les amis de la vérité. Ici c’est beaucoup d’entrevoir la possibilité d’une solution dans une question jugée par tous comme placée hors de la portée du génie de l’homme. Ce sera beaucoup si les esprits sérieux admettent que, grâce aux travaux et aux présomptions de M. Ville, nous faisons passer ces importantes questions du domaine de l’inconnaissable dans le domaine un peu moins désespéré de l’inconnu. Pauvre progrès ! dira-t-on. Quoi ! se féliciter d’être arrivé, comme Socrate, à savoir qu’on ne sait rien ! Oui, mais avec ce correctif qu’on pourra peut-être savoir un jour. Comme j’ai à ménager ici les scrupules d’un jeune savant que je lance bien malgré lui dans une carrière qui répugne à ses habitudes, je citerai ces belles paroles de Newton qu’il applique à ses travaux sur le système du monde : « Dans une matière si abstruse, le lecteur est prié de ne pas tant songer à blâmer les erreurs qu’à faire des efforts ultérieurs pour arriver à la connaissance de la vérité. »

On ne peut trop redire que la force vitale dans les plantes et dans les animaux établit une différence tranchée entre les phénomènes de la vie et ceux que la matière inerte offre à nos observations. La matière purement matière obéit aux lois de la mécanique, de la physique et de la chimie, sans choix, sans exception, sans dérogation