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aucune. Là tout est absolu. Dans les êtres vivans au contraire, il y a une perpétuelle dérogation à ces lois. La volonté et l’organisme produisent le mouvement, les lois physiques de la matière y sont en défaut, et il se forme sous l’empire de la vie des composés chimiques que le laboratoire lui-même, quoique plus intelligent que la nature, est impuissant à réaliser. De plus, chaque être vivant est un ensemble isolé du monde entier, et, suivant la belle expression de la Bible, un tout ayant en soi un germe de reproduction. C’est là un caractère fondamental. Un jour que je faisais admirer à un penseur une locomotive où le moteur de Séguin pour la vapeur animait la mécanique non moins admirable de Stephenson : « Ne voilà-t-il pas, lui dis-je, un véritable animal travaillant pour l’homme et créé par lui ? » Le philosophe me répondit : — Il vous manque, pour rivaliser avec Dieu, de pouvoir établir un haras de locomotives ! — Il avait raison.

Parmi les données intéressantes que contient le livre de M. Flourens, on peut compter ce qu’il dit sur la perpétuelle variabilité des élémens qui composent un être vivant, en sorte que la plante et l’animal pourraient être considérés presque comme indépendans de leurs corps matériels. Nous n’avons pas à un âge avancé un seul atome des parties matérielles qui composaient notre corps dans la jeunesse. Nous avons à la lettre changé de corps, et même plusieurs fois. « Je crois l’avoir prouvé, dit le savant académicien, dans ces derniers temps par des expériences directes. » En effet, s’il est une partie dans le corps des animaux que l’on pût regarder comme fixe et invariable, ce sont assurément les os, et M. Flourens les a vus dans ses belles expériences former de nouvelles couches, perdre leurs anciennes, en un mot subir un incontestable et rapide renouvellement. Tout change dans l’os pendant qu’il s’accroît ; toutes ses parties paraissent et disparaissent. Après avoir cité les présomptions de Leibnitz, M. Flourens cite Voltaire : « Nous sommes, dit celui-ci, réellement et physiquement comme un fleuve dont toutes les eaux coulent dans un flux perpétuel. C’est le même fleuve par son lit, ses rives, sa source, son embouchure, par tout ce qui n’est pas lui ; mais changeant à tout moment son eau qui constitue son être, il n’y a nulle identité, nulle mêmeté pour ce fleuve. »

Chose incroyable, nous prenons ici Voltaire en flagrant délit de néologisme par ce mot de mêmeté qui peint du reste admirablement sa pensée. M. Flourens, qui a la modestie de ne citer ses travaux démontrans qu’après les idées de Leibnitz, de Voltaire et de Buffon, ne songeait pas sans doute à vérifier leurs conjectures vagues, quand il faisait ses belles recherches positives de physiologie expérimentale. Du moins, à l’époque où elles parurent, personne ne pensait à