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de quelque faveur de la fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur le balcon s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles épaules, venait respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. S’appuyant sur le rebord du balcon, elle y resta plusieurs secondes inclinée sur le canal et comme absorbée dans une pensée unique ; on eût dit une apparition céleste évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle se retira du balcon, avança une chaise et s’assit sur la limite de son appartement, de telle manière que Lorenzo ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole, que les plis ondoyans de sa robe blanche. Le doux frémissement d’un instrument à cordes se fit entendre bientôt, et vint pour ainsi dire prêter au silence son langage harmonieux. Beata avait pris son violoncelle, dont elle jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de grâce, et, préludant par quelques arpèges délicats, elle laissa ensuite son cœur ému exhaler cette plainte de l’amour et de la jeunesse évanouie :

Nel cor più non mi sento
Brillar la gioventù.
Amor, del mio tormento,
Amor, sei colpa tù !

« Hélas ! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de la vie ! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourmens ! »

Cette adorable mélodie de Paisiello [1] sortait de la poitrine de Beata en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit immédiatement :

Ti sento, si, ti sento,
Bel fior di gioventù !:
Amor, del mio tormento,
Amor, sei colpa tù !

« Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie ! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourmens ! »


Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre. Il s’élance aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle

  1. Dans l’opéra de la Molinara, composé à Naples en 1786.