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et de M. Ernst, l’un des bons violonistes qu’il y ait en Europe. À la première séance, qui a eu lieu le 18 janvier, nous avons entendu le trio des Songes de l’opéra de Dardanus, de Rameau, morceau curieux qui a produit lui grand effet. Mme Viardot a chanté ensuite un air de Rinaldo, de Haendel, Lascia ch’io pianga, et un fragment d’un Te Deum du même compositeur, que nous soupçonnons d’avoir été un peu arrangé, surtout dans l’accompagnement. Mme Viardot a déployé une grande énergie et un fort beau style dans la scène d’Armide, de Gluck : Esprits de haine et de rage, qui convient mieux à son talent, plus mâle que tendre, que l’air de Rinaldo, dont elle a mal rendu la phrase courte et pénétrante. Dans la troisième séance, on a dit un quintette de Mozart, pour clarinette, deux violons, alto et violoncelle, dont M. Leroy a exécuté la partie de clarinette avec une pureté et une ampleur de son admirable. Le trio en canon de l’opéra de Cherubini, Faniska, plusieurs morceaux de Haendel, chantés par Mme Viardot, ont rempli le reste du programme. La quatrième séance, beaucoup plus intéressante, a commencé par un quatuor de Weber, pour piano, violon, alto et violoncelle, morceau ingénieux qui vise trop à l’effet, auquel a succédé le duo des naïades de l’opéra d’Acis et Gatatée, de Lully, et un air de bravoure tiré de Britannico, du vieux Graun, le maître de chapelle du grand Frédéric. L’air de Graun n’est qu’une formule musicale du temps, sans aucun rapport avec le sens des paroles, qui expriment au contraire un sentiment douloureux. Après l’air de Graun, chanté avec vigueur par Mme Viardot, on a entendu un fragment de la sonate pour piano en fa mineur, de Beethoven, exécuté avec une maestria puissante par Mme Mattmann, et la séance s’est terminée par un air tiré de Judas Machabée, grand oratorio de Haendel. On voit qu’au milieu de ce Paris frivole, qui consomme tant de vaudevilles, d’opéras-comiques et de chansonnettes, la grande et belle musique trouve un assez grand nombre d’habiles interprètes. Depuis la Société des Concerts du Conservatoire jusqu’à la société de MM. Lebouc et Paulin,.le public éclairé peut choisir le point historique qui convient à ses goûts et parcourir la chaîne des formes musicales depuis Palestrina jusqu’à M. Auber. Décidément les Parisiens de la seconde moitié du XIXe siècle ressemblent, à s’y méprendre, aux Grecs alexandrins des IIIe et IVe siècles de l’ère chrétienne.

Les concerts de virtuoses, que nous avons rangés dans la seconde catégorie, n’ont pas été moins nombreux cette année que les années précédentes. Malgré la grande consommation que fait l’Amérique de pianistes, violonistes, violoncellistes et chanteurs de deuxième, troisième et quatrième ordre, il en reste encore assez en Europe pour inquiéter parfois l’ordre public et défrayer la malice de la critique. C’est M. Lemmens, organiste belge de grand mérite, qui a inauguré la saison des concerts de fantaisie, le 11 février, dans la salle de M. Érard. Il a exécuté d’abord la sonate pour piano en ut dièze mineur de Beethoven, avec un sourire de si parfaite satisfaction et de si grand contentement de soi-même, que ses amis doivent être tranquilles sur le danger qu’il peut courir par un excès de sensibilité et d’émotion. M. Lemmens a été plus heureux dans la sonate en la bémol de Weber, qu’il a rendue avec le brio et la fougue chevaleresque qui caractérisent la musique de piano de ce beau génie. Il a encore mieux exécuté la fugue pour piano en