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aux catholiques. Les violens du parti ne lui pardonnent point cette intelligente modération et se séparent de lui avec éclat. Nous aimerions autant les voir reprendre leurs déclamations usées, contre l’acte de 1819 et la reprise des paiemens en espèces.

Grâce à Dieu, les crises économiques, lorsqu’elles ne sont pas aggravées par des abus sociaux ou par de mauvais mécanismes de gouvernement, ne sont point de longue durée ; les forces industrielles semblent sortir de ces passagères épreuves rajeunies, plus puissantes et plus fécondes. Les crises morales qui agitent les sociétés sont plus persistantes, elles ne sont guère interrompues que par de courtes trêves. Obéissant à une sorte de loi qu’on dirait providentielle, ce sont ordinairement les vainqueurs de l’heure présente qui commencent à troubler leur propre triomphe en réveillant par leurs excès leurs adversaires abattus, en leur mettant de force aux mains les armes du succès et de la fortune. Nous en avons un exemple sous les yeux dans les agitations de l’Union américaine, où les excès des partisans de l’esclavage sont en train d’amener une réaction en faveur des abolitionistes, qu’on pouvait croire vaincus d’avance.

Les dernières nouvelles qui nous arrivent des États-Unis sont à la fois tristes et facétieuses ; on se massacre dans le Kansas, on se réunit en farandoles turbulentes à New-York, à Boston et à Philadelphie. Pourtant cette fois la gaieté a quelque chose de lugubre, car la situation de la grande république, n’est pas faite pour exciter le rire. Souvent on a parlé de séparation aux États-Unis, et le bon sens public a toujours eu la puissance de dominer les passions ; aujourd’hui ce sont les passions qui sont en majorité et le bon sens qui a le dessous. Le nord et le sud commencent à déraisonner et à se lancer des paroles insensées qui indiquent le délire de la colère et présagent des scènes de violence et d’anarchie. Le sud répète sous mille formes le mot de M. Douglas à M. Sumner : Nous voulons vous dompter, monsieur, et il le prouve par ses actes. Quoiqu’on soit aux approches d’une élection présidentielle, il ne serait pas prudent de prononcer le nom du colonel Frémont dans la Virginie, les Carolines ou la Louisiane. D’autre part, les Missouriens, usant de l’ascendant qu’ils ont obtenu dans le Kansas par le concours des autorités fédérales, détruisent les établissemens de leurs adversaires. Leavenworth et Ossowatomie, principaux centres des abolitionistes dans le Kansas, ont été démolis de fond en comble. Le nord n’est pas moins violent, et les harangues de ses orateurs valent des coups de fusil. Ce n’est plus le premier venu qui s’avise de prêcher l’anarchie, ce sont des hommes officiels, qui cependant devraient être habitués à peser leurs paroles. De ce nombre est M. Banks, speaker de la chambre des représentons, qui s’avise de prêcher la conquête du sud, et déclare qu’à l’avenir les représentans des états à esclaves ne seront plus même admis à Washington que par condescendance. La politique sectionnelle n’a jamais été plus fortement prêchée qu’aujourd’hui ; ce qui était une exception, une menace ridicule, un humbug enfin, est devenu une règle générale, un cri de guerre sérieux.

Cet ascendant temporaire, il faut l’espérer, de la politique sectionnelle explique l’importance inattendue qu’a prise tout à coup la candidature du colonel Frémont. Il y a quelques mois, cette candidature pouvait paraître une simple protestation du nord en faveur des doctrines abolitionistes ;