Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/20

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Très mortifié du peu de succès qu’il avait obtenu dans cette promenade à travers le navire, Ludolph suivait sans rien dire l’officier qui donnait le bras à Gretchen. La jeune fille baissait les yeux, tout interdite de l’extrême politesse du marin. Quand ils furent arrivés à la partie de l’entrepont affectée au logement des passagers, l’officier salua Gretchen et son père, puis se retira. Dans cet espace assez large, mais bien restreint en proportion du nombre de ceux qui l’occupaient, s’étendait un double rang de cabines étroites. Chaque émigrant s’occupait de disposer avec ordre ses malles, ses paquets, ses effets de toute sorte. Par la claire-voie entr’ouverte arrivaient avec l’air du dehors les bruits du port et de la grande ville d’Anvers, chants de matelots, grincement des poulies et murmure sonore des grosses cloches qui sonnaient midi à toutes les églises. À mesure qu’ils avaient fini de ranger leur cellule, les émigrants remontaient sur le pont pour respirer plus librement et pour se mêler au moins par la pensée à ce mouvement, à cette vie de la terre qu’une longue navigation allait suspendre autour d’eux.

À la marée haute, tous les marins s’agitaient sur le pont : le câble qui liait le navire aux bornes du quai venait d’être lâché ; il s’agissait de se touer vers l’entrée des bassins, dont la porte béante livrait passage aux eaux du fleuve. L’équipage tirait sur le grelin, et chantait en cadence ; les émigrants accoudés sur la lisse regardaient sans rien dire les quais, les maisons, la foule, qui semblaient se retirer lentement et s’éloigner d’eux. Ludolph, qui ne pouvait se résigner à rester en paix comme les autres voyageurs, avait posé les mains sur la corde sans en être prié, et il chantait aussi, lorsqu’un gros matelot à la face réjouie serra dans sa main caleuse la main de l’émigrant ; en même temps il lui écrasait le pied d’un coup de talon, comme pour mieux battre la mesure. Cette lourde plaisanterie fit pousser un cri à celui qui en était la victime ; l’équipage y répondit par un bruyant éclat de rire, et les passagers eux-mêmes ne purent s’empêcher de sourire à la mine piteuse de l’important Ludolph. Celui-ci, en s’éloignant vers l’arrière du navire, se heurta dans un cordage qu’il n’apercevait pas : son chapeau neuf, tombé dans le bassin, se mit à flotter doucement à côté du grand navire. On riait à bord ; sur le quai, la foule oisive prenait plaisir à regarder le feutre à grands bords qui voguait comme un nautile sur les mers tropicales. Au même instant, un canot qui venait de terre passa à portée de la coiffure flottante. Ce canot conduisait un voyageur attardé qui se rendait à bord de la Cérès avec sa malle. Accostant le navire, le voyageur monta précipitamment l’échelle, et Ludolph, en recevant de sa main le chapeau tout mouillé, ne put retenir un cri de surprise. Les regards des autres émigrants se tournèrent avec curiosité vers le nouveau-venu.