Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/25

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Comme il parlait ainsi, Gretchen reprenait un peu d’assurance. Elle s’essayait à marcher au roulis du navire, et ils se promenaient tous les deux, à petits pas, sur ce plancher mobile qui s’inclinait à droite et à gauche, sous l’impulsion de la brise. Le père de Gretchen avait aussi paru sur le pont. Assis près de l’entrée de la dunette, sur un banc de bois qui lui rappelait le siège favori placé devant sa petite maison, il regardait sa fille appuyée au bras de Max.

— jeunesse ! se disait-il en hochant la tête, ô jeunesse oublieuse du passé et insouciante de l’avenir, tu flottes au hasard de tes rêves travers ce monde tout rempli de réalités !

Gretchen, ayant aperçu son père, cessa de marcher sur le pont et revint près de lui. Elle s’assit à sa droite ; Max prit place à la gauche du vieillard. Celui-ci jeta un regard de tendresse sur sa fille, lui serra la main avec affection ; puis, s’adressant au jeune homme :

— Max, lui demanda-t-il, que venez-vous faire en Amérique ?

— Ah ! répondit Max en souriant, chacun a ses affaires, chacun obéit à ses instincts…

— Il y en a qui obéissent tout simplement à la nécessité, repartit le vieillard, et c’est le cas de tous les passagers qui se trouvent ici, vous seul excepté, à ce qu’il paraît…

— Je suis comme les autres, dit tranquillement Max, je vais chercher de l’autre côté de l’Atlantique ce que je ne trouvais plus dans mon pays natal.

— À votre âge, on a l’esprit inquiet et romanesque, répliqua le père Walther ; emporté par la rêverie, on ne voit plus, on ne comprend plus le bonheur simple et facile.

— Dans la rêverie ne peut-il y avoir de la réflexion ?

— J’aimerais mieux la réflexion sans rêverie, répliqua le vieillard. Vous avez une famille, vous ne manqueriez de rien auprès d’elle, et vous voilà voguant vers des plages lointaines, inconnues ! Les hommes de votre génération n’aiment plus rien, ni leur berceau, ni leur patrie ; ils dédaignent les joies du foyer paternel !… Ils veulent tout voir, tout connaître, au risque de ne rapporter chez eux que l’ennui et le dégoût…

Gretchen n’osait interrompre son père : elle le voyait en proie à l’un de ces accès d’amertume qui portent souvent les gens âgés à blâmer le présent et à désespérer de l’avenir ; elle ne se demandait point ce que Max allait faire en Amérique, il lui semblait tout naturel qu’il fût là, sur ce navire, parce qu’elle était heureuse de le voir. Gênée par la brusque sortie de son père contre la génération nouvelle, elle s’éloigna sans rien dire et descendit dans sa cabine. Aussitôt Walther, prenant le bras de Max, l’entraîna tout au bout de la dunette.

— Mon ami, lui dit-il, regardez autour de vous, il n’y a sur ce