Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/26

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navire que des gens simples, presque grossiers ; parmi eux, il n’y en a pas un seul qui puisse être pour ma fille une société agréable, pas un qui puisse causer familièrement avec elle… Ma Gretchen n’est qu’une humble enfant des campagnes, je le sais ; mais les jeunes filles n’ont pas besoin d’avoir étudié pour que leur esprit s’ouvre aux aspirations romanesques… Vous, mon ami…

— Je suis né au milieu des champs, répliqua Max, comme vous, comme ceux qui sont ici. N’ai-je pas été élevé dans votre village ?

— Oui, répondit le vieillard, mais vous avez grandi, vous avez étudié dans les villes ; il y a dans votre langage et dans vos manières un accent particulier, qui vous élève au-dessus de nous tous. Nous avons plusieurs semaines à vivre ici dans une intimité forcée… Au milieu de l’immensité, sur cet océan sans bornes, où la vie réelle ne se montre nulle part, vos paroles, vos discours peuvent évoquer dans l’imagination d’une jeune fille un monde de rêveries, tout peuplé de riantes chimères. Enfin, vous le savez, et je ne l’oublie pas, je suis votre obligé…

— Vous me défendez de causer avec vous, de chercher une distraction aux ennuis d’une traversée ? demanda tristement le jeune homme. À qui voulez-vous donc que je parle ici ? Et quel mal y aurait-il donc à charmer par quelques rêves de poésie ces jours d’une intimité… forcée, connue vous le dites vous-même ?

— Le mal, reprit Walther, ce serait que Gretchen arrivât en Amérique, sur cette terre de travail opiniâtre et de réalité sérieuse, moins résignée à son sort et à sa position incertaine qu’elle ne l’était à l’heure du départ.

— Voilà qui est très sagement pensé, dit Max en affectant de sourire ; vous êtes un homme de bon conseil, monsieur Walther, et je comprends vos paroles. Oh ! oui, tout aboutit à des réalités dans ce monde, et ces vagues, qui ont l’air de se répandre au hasard sous le souffle du vent, iront, elles aussi, heurter le roc d’un rivage lointain… Je vous le demande en grâce, ne me défendez pas de vous aborder quelquefois sur cette dunette et de m’y asseoir auprès de vous !

Le vieillard lui serra la main.

— Tenez, ajouta Max, voyez-vous, à l’avant du navire, le grand Ludolph qui se tient crânement debout, livrant à la brise sa longue barbe rousse ? Au lieu de lire les poètes, il a étudié la géométrie, il peut construire des machines qui marchent avec la régularité d’une horloge, et pourtant il court au hasard, à travers le monde, à la recherche de l’inconnu. Vous avez raison, les hommes de ce temps n’entendent plus le bonheur comme le comprenaient leurs pères.

Ayant ainsi parlé, Max s’éloigna en se dirigeant vers le gaillard d’avant, où les passagers se tenaient assemblés. Ludolph, animé