Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/27

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par le beau temps et excité par ce besoin d’agir qui tourmente les natures robustes et énergiques, avait pris une barre de cabestan et la faisait tourner entre ses mains. Quand il aperçut Max, il exécuta un moulinet triomphant, et lui cria d’un ton ironique : — Voyons, monsieur l’étudiant, voulez-vous avoir la bonté d’ôter vos gants et de faire assaut avec moi ?

Les passagers souriaient en regardant Max, qui ne ressemblait point à un bâtoniste de profession ; mais celui-ci, sans ôter ses gants, prit une barre pareille à celle que tenait Ludolph. Se souvenant des exercices qu’il avait maintes fois pratiqués avec ses camarades de l’université, il fit voler lestement le bâton d’une main à l’autre, et serra de si près son adversaire, que Ludolph, à moitié étourdi par ces évolutions rapides, recula jusqu’au pied du grand mât. — C’est le roulis qui m’a fait tort, dit-il en s’essuyant le front ; au premier jour de calme, je prendrai ma revanche. En attendant, je te mets au défi de me suivre où je vais de ce pas.

Ludolph s’était élancé sur les porte-haubans et de là sur les enfléchures, grimpant aux mâts avec une certaine agilité. — Eh bien ! cria-t-il en regardant au-dessous de lui, tu n’oses monter ?

Max ne se souciait guère de jouter plus longtemps avec Ludolph et de se donner en spectacle à tout le navire. Ludolph grimpait toujours ; il arriva ainsi jusqu’aux barres de perroquet, et comme pour proclamer sa victoire, il se mit à agiter sa main en disant à haute voix : — Navire, navire ! je vois un grand navire qui fait la même route que nous, toutes voiles dehors !…

Tandis qu’il s’exclamait ainsi, un jeune matelot qui travaillait sur le pont saisit une petite corde, la prit entre ses dents, et grimpa, lui aussi, mais avec l’agilité de l’écureuil, jusqu’aux enfléchures sur lesquelles s’appuyait Ludolph. Celui-ci se sentit lier les jambes aux cordages avant même d’avoir compris ce que venait faire ce matelot si empressé de le rejoindre là-haut. Un immense éclat de rire partit du pont et monta aux oreilles de Ludolph, qui secouait vainement ses jambes pour les détacher.

— Pourquoi m’avoir lié ainsi ? demanda-t-il avec colère au matelot, qui redescendait dans la hune.

— C’est l’habitude, répondit le marin ; quand un passager a la fantaisie de monter là-haut, nous l’y attachons pour qu’il ait le pied plus ferme.

— Voulez-vous me détacher ? reprit Ludolph de plus en plus irrité. Ou bien je vais me plaindre aux officiers.

— Les officiers ne se mêlent point de ces plaisanteries du gaillard d’avant, répliqua le matelot ; payez quelque chose, et on vous rendra la liberté.

Ludolph refusait de souscrire à la condition qui lui était imposée.