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avec plus d’assurance. Max battait la mesure, Gretchen donna bientôt un libre cours à sa voix fraîche et assez étendue ; le balancement du navire semblait imprimer à cette mélodie un rythme plus vif et plus entraînant. Tout à coup une voix de basse profonde et vibrante vint ajouter ses notes graves aux notes plus douces qui s’échappaient de la poitrine de Max et de celle de Gretchen.

— C’est Ludolph, dit Max en s’arrêtant ; il a de la voix, ce gaillard-là. Eh ! Ludolph, viens donc ici ; viens chanter avec nous.

Ludolph ne répondait pas ; appuyé le long du grand mât, les bras croisés, il baissait tristement les yeux.

— Viens donc, répéta Max.

— Tu sais bien qu’il ne m’est pas permis de dépasser le grand mât, répliqua Ludolph.

— À cette heure-ci, tu le peux sans difficulté.

— Oui, la nuit, j’ai le droit de paraître au milieu de vous, répliqua Ludolph ; j’ai le droit de me montrer quand personne ne me voit plus…

— Ce n’est pas moi qui ai inventé ces règlements-là, dit Max.

— Et ce n’est pas notre faute si l’on nous a placés à l’arrière, ajouta Walther ; vous auriez tort de nous en vouloir, mon ami.

— Voyons, reprit Max, nous allons recommencer à chanter, et tu feras la basse.

— Vous le chant, et moi la basse, nmrmura Ludolph ! À vous la lumière, à moi l’ombre qui la fait ressortir !…

— Ne nous accompagniez-vous pas tout à l’heure ? dit Gretchen. Vous voulez donc vous faire prier ?

— J’avais le cœur triste, repartit Ludolph ; en entendant deux voix qui s’accordaient, je me suis laissé aller à chanter aussi. Cela me rappelait notre pays, notre vallée tranquille,… que je n’aurais jamais dû quitter !

— Un grand garçon comme toi avoir déjà le mal du pays ! interrompit Max.

Gretchen avait accueilli cette plaisanterie par un sourire. Son père se leva soudain.

— Ah ! ma fille, s’écria-t-il avec vivacité, est-ce que tu ne l’as pas un peu, toi aussi, le mal du pays ? Tu pleurais à la seule pensée de partir, et tu souris depuis que nous voguons loin de la terre !…

La cloche du navire tinta huit fois. Le quart de minuit allait commencer, et les matelots de service appelaient sur le pont ceux qui devaient les remplacer.

— Descendons, dit Walther ; il est temps d’aller prendre du repos. Les heures du jour sont assez longues à passer sur un navire où l’on n’a rien à faire, sans y ajouter encore celles de la nuit.