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Il se retira dans sa cabine, en compagnie de Gretchen. Celle-ci ne tarda pas à s’endormir, bercée par le roulis et aussi par les doux rêves qui commençaient à peupler son imagination.


IV.


Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Cet adage, vieux comme le monde, est vrai en tous lieux, et particulièrement sur la pleine mer. En approchant des côtes d’Amérique, la Cérès avait rencontré de gros vents d’ouest, qui soulevaient les vagues à de grandes hauteurs, les creusaient en vallées profondes et retardaient sa marche. Réduit à ses basses voiles, le navire luttait péniblement contre les flots, qui déferlaient avec violence le long du bord et couvraient tout son avant d’une pluie d’eau salée. Les passagers, blottis dans leur cabine, souffraient des mouvements rudes et saccadés que la mer imprimait au bâtiment. Ludolph, qui avait besoin d’air et de mouvement, monta sur le pont ; il y trouva Max, assis au pied du grand mât, accroché à des cordages et fumant. Le capitaine se tenait à l’arrière, auprès du timonier, les yeux fixés sur le point de l’horizon d’où se levaient les nuées menaçantes qui assombrissaient le ciel. À l’avant, quelques matelots, tapis le long de la lisse, causaient à demi-voix, baissant la tête pour éviter les frimas que le vent arrachait à la crête des vagues et leur lançait à la face.

— Ce temps-là ne te va pas, dit Max à Ludolph, qui avait grand-peine à marcher en ligne droite.

— Le vent contraire ne plaît à personne, répondit celui-ci ; il ne sert qu’à rendre la traversée plus longue et la navigation plus pénible.

— Il est vrai qu’avec une brise favorable, nous aurions pu entrer dans la baie de Chesapeak avant une semaine et débarquer à Baltimore dans huit jours, reprit Max. Après tout, ne sommes-nous pas bien ici ?

— Et l’ennui, répliqua vivement Ludolph, le comptes-tu pour rien ? L’inaction me cause des inquiétudes dans les jambes et me donne des crampes aux bras.

— Fais comme moi, travaille de la tête et occupe tes yeux à contempler cette vaste mer écumante où les flots se dressent comme des coursiers qui se cabrent. Une traversée sans coup de vent eût été incomplète, et j’espère que nous en aurons un. Le temps se charge de plus en plus, et le baromètre baisse ; le vent mugit dans les haubans d’une façon lugubre… Quand on voyage, il faut voir de tout.

— Quand on voyage, on doit s’attendre à tout, se tenir prêt à tout, répliqua Ludolph ; mais souhaiter le péril, appeler les catastrophes, c’est braver le ciel.