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jeunes gens leurs vestes. Après chaque valse, le tambour et le garde-champêtre parcourent la salle un large arrosoir à la main, et mouillent indifféremment parquet, spectateurs, danseurs et danseuses.

Après le bal, le festin des noces. Au haut du village, au fond d’une étroite ruelle, une très modeste habitation est occupée, depuis tantôt un demi-siècle, par maître Raphaël et sa digne compagne Léa : c’est le premier restaurant de l’endroit. Un repas de noces n’est convenable qu’autant qu’il a été préparé par Léa et servi par Raphaël, qui est le premier garçon de sa femme.

Ce soir-là, un flot inaccoutumé de lumière jaillissait à travers les petits carreaux ronds de la maisonnette. Elle était éclairée, non-seulement par les chandelles fixées aux murs, mais encore par toute une série de lampes à sept becs suspendues au-dessus d’une table longue et mince que recouvrait une nappe éclatante de blancheur, traversée de larges raies rouges. On faisait salon dans la salle à manger même, comme toujours ; on n’attendait plus que la jeune mariée et sa famille, qu’attardait, nous dit-on, une crise alarmante survenue au pauvre enfant malade. À leur arrivée, les femmes se placèrent d’un côté, les hommes de l’autre ; ainsi le veut l’usage.

On servit à l’ancienne manière, un plat après l’autre ; mais quels plats ! Le dîner dura longtemps, ai-je besoin de le dire ? Il touchait à sa fin, quand on vit arriver un renfort de convives des deux sexes. Les rangs se serrèrent aussitôt, et pour occuper moins de place, les hommes ôtèrent leurs redingotes. En même temps ils remplacèrent leurs chapeaux, qu’ils avaient toujours gardés jusque-là, par leurs bonnets de coton. Dans nos villages, lorsqu’une invitation collective est faite à une famille, celle-ci se garde bien de l’accepter à la lettre ; la discrétion l’oblige à n’envoyer qu’une seule, au plus deux personnes, au repas ; les autres ne viennent que pour le dessert. En revanche, ceux qui invitent, se piquant à leur tour de courtoisie, commandent un dessert assez copieux et assez délicat pour dédommager les convives volontairement attardés. C’est dans la confection du dessert qu’éclatent surtout le talent, l’art et la féconde imagination de Léa. Que ne nous servit-elle pas ce soir-là ! Admirons surtout les deux plats de rigueur : l’un de ces plats est un gâteau qui figure une anguille couchée dans une épaisse touffe de buis. À dire vrai, je n’ai jamais bien pu m’expliquer pourquoi, dans les repas servis par Léa, on voyait paraître, même par l’art imité, un mets si sévèrement exclu de la table juive par les lois mosaïques. Serait-ce que Léa voudrait, par une innocente illusion, consoler ses hôtes de la privation de ce mets défendu ? L’autre plat, moins hétérodoxe, s’appelle le nougat du fiancé. Il était chargé de fleurs et orné de petites bougies tout allumées. Maître Raphaël avait la mission