Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/39

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raient par petits morceaux ; la Cérès semblait près de s’abîmer dans un gouffre d’écume. Puis vers minuit le vent changea de direction, les nuées se séparèrent et commencèrent à voler tout effarées sur le ciel, laissant çà et là briller la lueur des étoiles scintillantes.

— Capitaine, dit Max, nous sommes sauvés, le ciel s’éclaircit.

— Chut ! répliqua le capitaine, nous sommes dans la situation d’une armée qui a été battue, et la retraite va commencer… Il y en a de désastreuses, vous le savez. Avez-vous quelquefois manié un aviron ?

— Oui, sur des rivières, en partie de plaisir.

— En partie de plaisir, murmura le capitaine ; nous n’y sommes pas !

Il alla au pied du grand mât sonder le puits de la pompe, en y laissant tomber une tige de fer suspendue à une petite corde. Non seulement la tige de fer, longue d’un mètre, reparut toute mouillée, mais une partie de la corde était imprégnée d’eau : il y en avait environ neuf pieds dans la cale. Si le vent perdait de sa force, la mer restait encore terrible, et tellement agitée qu’il était impossible d’amener sur le pont les mâts d’en haut, comme on l’eût fait en temps ordinaire.

Dès que le jour commença de paraître, Ludolph se montra : il n’avait pas attendu que le capitaine le fît appeler. Une demi-heure après, les mâts de hune, habilement coupés par le maître charpentier et par Ludolph, — qui, en montant sur les vergues, n’avait pas craint cette fois d’y être lié par les jambes, — tombaient à la mer hors des bords du navire, sans les heurter. La Cérès au même instant se relevait de quelques pouces au-dessus des vagues. Le bâtiment n’éprouvait plus des secousses aussi violentes, mais il roulait péniblement, sans direction, comme un corps inerte, d’où la vie commence à se retirer. Il n’obéissait plus que faiblement à l’action du gouvernail. L’équipage, découragé, promenait ses regards sur l’immense étendue : aucune voile ne se montrait à l’horizon ; la tempête avait dispersé celles qui suivaient la même route que la Cérès. Il n’y avait plus d’autre ressource que de prendre une résolution extrême. Après avoir recueilli les voix des matelots et celles des officiers, le capitaine décida qu’on abandonnerait le navire.

Max fut chargé d’aller annoncer cette triste nouvelle à Gretchen et à son père.

— Voici l’épreuve suprême, répondit Walther en serrant sa fille dans ses bras. Si mon fils Karl, qui nous a appelés près de lui, pouvait voir dans quelle situation nous sommes, il regretterait peut-être le conseil qu’il nous a donné.

Gretchen ne comprenait pas encore de quoi il s’agissait. Quand