Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/40

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


son père lui eut expliqué qu’il fallait s’embarquer dans un canot, et faire dans ce frêle esquif deux cents lieues sur une mer agitée, la pauvre fille fut saisie d’un tremblement nerveux.

— Jamais ! jamais ! s’écria-t-elle. J’aime mieux périr ici tout d’un coup, engloutie avec le navire, que de me sentir mourir mille fois dans cette petite barque.

— C’est tenter Dieu que de refuser la dernière chance de salut qui nous est offerte, reprit Walther.

— Non, non, répétait Gretchen en fermant les yeux, comme si elle eût été déjà dans le canot, jamais je ne me résoudrai à m’embarquer sur les grosses vagues… Ah ! monsieur Max, vous ne nous abandonnerez pas ! Je vous en supplie, vous resterez ici…

— Pour périr avec vous ? reprit Max. Ne vaut-il pas mieux que vous vous sauviez avec moi !…

— Nous quitter serait une Lâcheté, continua la jeune fille. N’est-ce pas que vous resterez auprès de la pauvre Gretchen et de son père ? Tenez, voyez-vous ce petit bouquet fané par le temps ?… Vous le reconnaissez, ce petit bouquet de pensées, car c’est vous qui l’avez caché dans le jasmin… Jurez-moi sur ces fleurs de rester avec nous…

— Remontez sur le pont, laissez-nous, dit Walther ; ma fille, vous le voyez bien, est en proie à une fièvre de délire. Allez, Max, j’essaierai de la calmer.

— Le délire de la fièvre ! s’écria Gretchen. Non, non ; je sais bien que nous sommes perdus ; il n’y a pas plus de chances dans le canot que sur ce navire. Eh bien ! mieux vaut mourir ici avec celui qui m’aime et que j’aime…

— Max, Max, dit en soupirant le père de Gretchen, il n’y a plus de raison dans cette pauvre tête ; je ne puis plus rien sur l’esprit de ma fille. Ce n’est plus sur son père qu’elle compte !… Ne lui direz-vous donc pas un mot qui la rassure un peu ?… Si nous restons ici, partirez-vous ?

— Laissez-moi une dernière fois conférer avec le capitaine, répliqua Max.

— Je vous somme de répondre, reprit Walther avec autorité. Ne voyez-vous pas que ma fille est évanouie entre mes bras !… Il est temps de mettre fin à un jeu qui a commencé en Europe, à ce qu’il paraît…

— Elle ne sait plus ce qu’elle dit ni ce qu’elle fait ; la peur l’a rendue folle, répondit Max. Que puis-je dire en un pareil moment ?… Quand bien même je resterais sur les débris de la Cérès avec vous, cela ne changerait rien à notre situation désespérée… Tant que je pourrai vous être utile à quelque chose, je vous le jure, je resterai.