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mais depuis lors il a été porté en Grèce, en Orient, en Gaule, en Germanie, dans des contrées qui étaient hors de la portée de ces études locales. Maintenant la guerre est revenue dans la campagne de Rome, l’histoire objet de nos méditations se rapproche encore une fois de nos yeux, et il semble qu’on voie dans cette campagne déserte, près de ces bords solitaires du Tibre, sur ces collines abandonnées, se dresser les fantômes du passé et de l’avenir, intéressés l’un et l’autre dans ce grand duel des deux champions qui les représentèrent ici. L’avenir, comme toujours, triompha.

L’élu de l’avenir battit le défenseur du passé ; la cavalerie de Constantin, emportée par un élan irrésistible, culbuta les troupes de Maxence ; elles s’enfuirent, vaincues par cette impétuosité. Elles voulurent atteindre, non comme on le dit quelquefois, le pont Milvius, trop éloigné du champ de bataille, mais un pont de bateaux que Maxence avait fait construire, et qui se trouva coupé au moment où il comptait le repasser. Tandis qu’il cherchait à gagner la partie du pont qui communiquait avec la rive gauche, il glissa de son cheval et enfonça dans le limon sous le poids de sa cuirasse. Le genre de mort que Maxence trouva dans sa défaite, Fiesque longtemps après devait le rencontrer dans son triomphe [1]. Ce fut la déroute et la débâcle du paganisme englouti dans les flots du Tibre avec Maxence.

On peut voir au Vatican cette grande bataille retracée avec beaucoup de vigueur par le pinceau de Jules Romain. Constantin à cheval y poursuit les fuyards, qu’il pousse dans le Tibre ; la figure du vainqueur semble avoir été inspirée par un bas-relief de l’arc de Constantin.

Cet arc se rattache, aussi bien que la bataille de Saxa rubra, au grand événement qui a changé le monde. Ce fut le jour où il fut dédié à Constantin que l’empereur, faisant acte de chrétien, ne voulut pas permettre aux soldats de monter au Capitole, où ils devaient, selon l’usage, offrir un sacrifice à Jupiter et l’implorer pour le bonheur de l’empire. À défaut d’autre témoignage, cet arc prouverait combien le christianisme de Constantin était imparfait. Dans ce monument, dont il accepta la dédicace, sont encastrés des bas-reliefs empruntés à un arc de Trajan, et parmi les sujets que ces bas-reliefs représentent, il y a des hommages adressés à des divinités païennes ;

  1. Au moment où Fiesque venait de s’emparer à main armée du pouvoir souverain, il voulut monter sur une galère qui était dans le port de Gênes. En passant sur une planche, le pied lui glissa, il tomba et enfonça dans la vase, d’où le poids de son armure ne lui permit pas de se dégager. C’était la nuit, personne ne s’en aperçut. Il petit ainsi, étouffé sans bruit dans le succès de son usurpation : dénoûment plus vraiment poétique et plus moral que le dénoûment inventé par Schiller.