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trompettes, mais une partie de ses troupes passa, enseignes déployées, du côté des Romains ; le reste se débanda ; une poignée d’hommes fidèles resta seule auprès du général abandonné. Gérontius tombait aux mains de Constance, s’il ne s’était enfui de toute la vitesse de son cheval ; ce ne fut même qu’à grand’peine qu’il atteignit les passages orientaux des Pyrénées et le territoire espagnol. Après son départ, les deux armées se confondirent, et les assiégés, du haut de leurs murs, purent contempler un bizarre spectacle : les Romains et les Bretons occupant côte à côté les lignes de circonvallation élevées autour de la ville d’Arles, et Constance reprenant tranquillement les travaux du siège où Gérontius les avait quittés.

Cependant le Breton fugitif, rentré en Espagne dans le plus déplorable appareil, ne trouva sur sa route, depuis la frontière jusqu’à Tarragone, qu’un accueil froid et dédaigneux. À Tarragone, ce fut bien pis. L’armée de réserve, qu’il avait laissée dans cette place et dont il comptait se servir pour recommencer la guerre, le reçut avec des démonstrations d’une telle malveillance, que, ne se croyant pas en sûreté dans le camp, il en sortit précipitamment et se réfugia dans sa maison. Tombé de la haute estime que son génie lui avait acquise, Gérontius, humilié et vaincu, n’était plus pour la soldatesque de son armée que le général redouté de tous, le chef dur et hautain, l’impitoyable observateur de la discipline, toujours armé de la menace et du fouet. Fière d’être redoutée à son tour, cette tourbe sans vergogne le suivit à distance jusqu’à sa maison, qu’elle voulut forcer. Gérontius s’y barricada avec l’aide de ses domestiques, principalement d’un esclave alain qui s’était voué à sa personne. Tous, décidés à se bien défendre, repoussèrent vigoureusement les assauts qu’on leur livra du dehors. Le siège (car c’en était un véritable), commencé vers le soir, se prolongea toute la nuit avec un incroyable acharnement de la part des soldats, une égale opiniâtreté de la part des défenseurs. Tous les coups portaient du dedans au dehors, et le bras de Gérontius frappait si rudement, l’œil de l’Alain visait si juste, que pas une flèche, pas un javelot n’était perdu. Des monceaux de cadavres s’entassèrent bientôt devant la porte et sous les fenêtres de la maison ; Gérontius et son esclave étaient las de tuer : l’histoire dit qu’ils avaient mis hors de combat trois cents de leurs ennemis.

Au point du jour, les assiégeans, désespérant de forcer l’entrée, lancèrent sur le faîte et contre les portes des torches et des tisons enflammés : l’incendie éclata de toutes parts. Les serviteurs de Gérontius perdirent courage à ce spectacle, et s’enfuirent par une issue secrète et de difficile accès qui conduisait dans la campagne ; l’Alain toutefois refusa de les suivre, et Gérontius resta seul avec ce fidèle esclave et sa femme Nannychie. Il aurait pu s’échapper aussi : vigoureux