Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 8.djvu/407

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


bien rappeler, car comment parler à Rome des images célèbres qui se rapportent à son règne sans nommer Antinoüs ?

C’est un mortel étrange que ce Bythinien, à la figure belle et sombre, dont Adrien fit un dieu après l’avoir laissé mourir pour lui avec un dévouement qui relève un peu cette honteuse mémoire. Dion raconte qu’Adrien ayant besoin pour ses enchantemens, car il avait aussi des prétentions à la magie, de l’âme d’un suicidé, Antinoüs s’immola pour lui fournir ce qu’il cherchait. La reconnaissance de l’empereur n’eut point de bornes. Un astre nouveau s’étant montré alors dans le ciel, il déclara que c’était l’âme d’Antinoüs qui apparaissait au firmament, appela de son nom une ville d’Égypte, Antinopolis, et, dit Dion Gassius, remplit le monde de ses images. Il y en a plusieurs à Rome qui sont célèbres. Je n’y comprends point le prétendu Antinoüs du Belvédère, qui est très certainement un Mercure ; je parle de l’Antinoüs du Capitole, du magnifique buste en bas-relief de la villa Albani, du buste colossal de la salle ronde au Vatican, de l’Antinoüs qui est au musée de Saint-Jean de Latran. Antinoüs est souvent représenté avec un caractère idéal et des attributs divins qui rappellent son apothéose : à Saint-Jean de Latran, en Bacchus jeune ; au Capitole, en Adonis, selon M. Braun [1]. L’idéal nous est fort nécessaire pour nous faire accepter le favori d’Adrien divinisé.

Il est naturel qu’Antinoüs, qui s’était, disait-on, précipité dans le Nil, ait été représenté sous les traits d’un dieu égyptien. Dans une statue placée maintenant au Musée-Grégorien, le sculpteur a su combiner avec une habileté très remarquable l’art égyptien et l’art grec, dont le caractère est si différent, et, malgré cette différence, les marier et les fondre en un tout harmonieux. La figure conserve quelque chose de la raideur obligée et de la pose hiératique des statues égyptiennes, et cependant le sentiment de la nature et de la vie s’y montrent visiblement. La physionomie triste d’Antinoüs sied bien à un dieu d’Égypte, et le style grec emprunte à ce reflet du style égyptien une grandeur sombre.

Dans la salle du Vatican où est cet Antinoüs, on a rassemblé un certain nombre de statues, la plupart du temps d’Adrien, qui n’ont pas, à mes yeux, le même mérite, mais qui sont toutes des traductions de l’art égyptien en art grec. L’alliance, la fusion de la sculpture égyptienne et de la sculpture gréco-romaine est un des traits les plus saillans de ce cosmopolitisme si étranger à d’anciennes traditions nationales, et dont Adrien, par ses voyages, ses goûts, ses monumens, fut la plus éclatante manifestation. L’invasion de l’art

  1. La mort vient d’enlever ce savant, que rendent si regrettable sa fin prématurée, des travaux très variés, parmi lesquels se placent an premier rang sa Mythologie de l’Art et son ouvrage sur les Musées et les Ruines de Rome, enfin une ardeur infatigable d’âme et d’étude difficile à remplacer.