Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/648

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


moins fortes sans doute, mais plus réfléchies ? Une fois pleinement rentrés dans les droits qui appartiennent à leur condition sociale et autorisés à professer librement leur croyance, ces fidèles défenseurs de l’ancienne foi craindraient de la voir compromise, et banniraient de leurs rangs les faux frères qui ne s’y glissent que trop souvent de nos jours. On n’y rencontrerait plus de ces prêtres débauchés dont la conduite est avec raison un objet de scandale pour les membres de l’orthodoxie, et justifie en apparence les accusations que l’on porte contre les congrégations hérétiques. Les plus intelligens parmi les vieux croyans demandent la faculté de choisir leurs prêtres : on pourrait sans inconvénient déférer à ce vœu ; les hommes élus par ces schismatiques, beaucoup plus instruits que les autres paysans russes, pourraient figurer avec avantage à côté des membres du clergé orthodoxe. On n’aurait point d’ailleurs à redouter de leur part un formalisme puéril, un fanatisme aveugle contraire à l’esprit de notre temps. Les vieux croyans anathématisent la société actuelle, que, dans leur langage biblique, ils disent livrée au souffle de l’Antechrist parce qu’ils en méprisent les mœurs corrompues : ils détestent l’orthodoxie parce qu’ils l’accusent d’avoir transigé avec cet état moral ; mais s’ils étaient, comme on le prétend, opposés à tout changement social, ils fuiraient les étrangers, et se garderaient bien surtout d’adopter avec empressement toutes les innovations que ceux-ci introduisent dans les industries nationales. Il n’en est rien, bien au contraire les vieux croyans n’hésitent pas à se rapprocher des étrangers lorsqu’ils y trouvent quelque intérêt. S’ils ont en mépris les objets de luxe dont ceux-ci font usage, ils savent parfaitement apprécier les améliorations utiles que leur doit le pays. Ils comptent en définitive parmi les populations les plus laborieuses de l’empire, et bien loin d’être voués à l’immobilité, ils sont animés d’une très grande activité d’esprit, qui s’exerce plus ou moins heureusement dans la sphère des idées religieuses, dans l’industrie et même jusqu’à un certain point dans la politique. Les vieux croyans, on peut le dire, ont constamment marché en tête du peuple russe ; leur histoire religieuse et sociale est pleine de faits qui l’attestent.

Quand le gouvernement aura mené à bonne fin l’affranchissement des serfs, il ne pourra se dispenser d’accorder aux vieux croyans la libre pratique de leurs croyances religieuses [1]. Qu’il poursuive

  1. Quelques mesures récentes donnent lieu d’espérer que le gouvernement va entrer dans cette nouvelle voie. Ainsi, il y a peu d’années, le gouverneur de la ville de Rjevsk ayant jugé à propos de faire détruire une église de vieux croyans qui refusaient d’embrasser l’iédinovérié, toute la population sectaire, hommes, femmes et enfans, se tenait à genoux devant le temple au jour fixé pour la destruction. « Nos pères, dirent-ils, ont élevé ce temple, nous mourrons sur ses ruines. » Cette résistance déconcerta le gouver-