Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/923

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des pics de formes bizarres, un aspect général de désolation ; puis, de loin en loin, au milieu de ce paysage dévasté, un frais vallon, un site alpestre de toute beauté ; partout où le sol est argileux et ne laisse pas filtrer l’eau, une verte oasis avec sa riante perspective de palmiers, de champs d’orge et de froment : tel est le désert ; ce n’est pas une plaine uniforme et déprimée, comme on est porté à se le représenter. En y pénétrant par le nord, on monte toujours, et certains points au centre du Sahara ont jusqu’à deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin, dans les parties fertiles du Soudan, le sol s’abaisse pour se relever ensuite de nouveau, non plus cette fois en un large plateau, mais en une chaîne de hautes montagnes parallèle à la ligne de l’équateur, dont elle est voisine, et derrière laquelle l’Afrique dérobe les derniers et les moins pénétrables des mystères que lui arrache un à un et avec tant de difficultés la curiosité européenne. La petite oasis de Mizda, fa première que rencontrèrent les trois voyageurs, a été large et florissante ; mais ses puits sont négligés, et la vie s’en retire. M. Barth pense qu’on doit l’identifier avec le Musti-Komè (Μοῦστα Κώμη) oriental de Ptolémée ; le Romains, les Arabes, les chrétiens même y ont laissé des traces de leur passage. Quel est l’apôtre ignoré qui vint prêcher dans ce coin du désert, l’architecte inconnu qui bâtit sur une pointe de rocher l’église ; ou le couvent dont on voit encore les grands débris ? Les voûtes mutilées, les pleins-cintres, les chapiteaux, dont les dessins bizarres ne sont pas sans ressemblance avec nos chapiteaux romans, peuvent seuls répondre. Cette église ou plutôt ce monastère a une abside, trois nefs, deux étages, dont le plus élevé est divisé en cellules, et l’ensemble, de l’édifice figure une sorte de carré de quarante-trois pieds de côté. M. Barth en reporte l’origine vers le XIIe siècle.

En continuant d’avancer dans le désert, on trouve un beau sépulcre et une tour, souvenirs solitaires de la grandeur romaine. Puis en pénétrant plus avant encore dans le midi, le voyageur voit apparaître, non sans émerveillement, un des plus beaux spécimens de l’art antique. C’est encore un tombeau. Il a trois étages reposant sur une base de trois marches de pierre dans laquelle est creusée une chambre sépulcrale, et le tout n’a guère moins de quarante-huit pieds. Du côté le plus orné, qui était la façade principale, l’étage inférieur se compose de six rangées de larges pierres, encadrées par deux colonnes. Deux animaux sauvages, semblables à des panthères, y sont représentés les griffes appuyées sur une urne ; au-dessus sont sculptées des scènes de chasse ; la frise est formée de rosettes, avec des centaures, un coq, des guirlandes de raisins, des moulures. L’étage supérieur offre une fausse porte richement ornée et surmontée de deux génies soutenant une couronne, puis un buste d’homme et un buste de femme contenus dans une même niche ; au-dessus, des grappes de raisin, une frise de l’ordre ionique et des moulures ; enfin, pour couronnement de l’édifice, une pyramide dont le temps n’a mutilé que les dernières pierres. Les Arabes eux-mêmes ont respecté ce monument, qu’on ne peut, dit M. Barth, contempler dans cette solitude, sur le penchant d’un plateau escarpé, sans se sentir saisi d’une émotion et d’une vénération profondes. Plus loin, on trouve encore un autre sépulcre, moins élevé, de proportions moins belles très orné cependant, et