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assassin ; il l’assassine aujourd’hui pour prouver qu’un meurtre ne pèse pas d’un poids bien lourd quand il s’agit d’un désir ou d’une haine.

Il était six heures à peu près ; la fête était finie ; la nuit descendit sur ce lugubre dénoûment.

Je ne m’occupai guère, mon ami, de ce qui suivit, et le reste de cette veillée funèbre peut se raconter en quelques mots… Aussitôt que la nuit fut noire, et tandis que la blessée agonisait dans sa tente, assistée d’Aïchouna, qui la regardait mourir, et de la négresse Assra, qui se lamentait, on servit la diffa, et tout le monde alla manger. Pendant une ou deux heures, je n’entendis plus que le murmure de la foule attablée sur l’herbe, le va-et-vient des cuisiniers qui portaient les plats ; puis après la diffa vint la danse. Un jeune homme, un enfant de seize ans, fut choisi pour remplacer Aïchouna, qui fut la plus regrettée des deux absentes. De grands feux furent allumés dans la lande, d’immenses feux de broussailles qui jetèrent une flamme claire. Un grand cercle s’établit tout autour, si vaste qu’il touchait d’un côté à la tente des femmes, et de l’autre arrivait presque jusqu’au petit pavillon d’Haoûa, dont personne alors ne s’approcha plus. Deux ou trois bougies à la lueur tremblante éclairaient vaguement le groupe obscur des deux pleureuses étendues presque à l’étouffer sur le corps pâmé de la mourante.

Cependant le danseur commença de faire à petits pas le tour de l’assemblée ; devant chaque spectateur, il s’arrêtait, exécutait, longuement accompagné par la voix des chanteurs et par des battemens de mains monotones, la même et régulière pantomime. Chacun, en retour d’un plaisir égal pour tous, lui tendait une pièce de monnaie ; le danseur la recevait, soit sur le front soit sur les joues, et continuait sa collecte jusqu’à ce qu’il eût le visage à peu près couvert de piécettes d’argent.

Entre onze heures et minuit, les cavaliers revinrent, exténués d’une course de quatre heures et ne ramenant pas Ben-Arif, qui s’était échappé par un défilé de la montagne.

La nuit était magnifique d’étoiles, mais excessivement humide et glacée. Jusqu’au matin, nous restâmes assis sur l’herbe et grelottans sous la rosée. Puis le danseur, fatigué, ne dansa plus ; les chants épuisés s’interrompirent, et les feux continuèrent seuls de pétiller au milieu du silence absolu d’une assemblée de gens accroupis dont les trois quarts au moins s’assoupissaient.

Vers quatre heures, et comme un repos profond couvrait la plaine, pour la dernière fois nous entrâmes dans la tente. Un reste de bougie s’éteignait. Aïchouna dormait. Assra, accablée de lassitude, les cheveux en désordre et le visage absolument labouré de coups d’oni-