Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 18.djvu/895

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la Manche un point d’appui et un refuge pour nos flottes: Vauban reçut ordre d’aller en jeter les fondemens à La Hougue. Ses premières études firent comprendre les irrémédiables infirmités de cette position; mais en la condamnant, il mit en relief les avantages de celle de Cherbourg, et c’est ainsi que la création d’un des grands établissemens maritimes du globe est devenue la réponse de notre pays au désastre de La Hougue.

La presqu’île du Cotentin projette au travers de la Manche, et à distances égales des deux extrémités de ce passage du plus vaste commerce du monde, de ce théâtre des plus grandes actions et des plus grands désastres maritimes qu’ait enregistrés l’histoire, un massif carré de douze lieues de côté. Cherbourg occupe entre les caps de La Hague et de Barfleur le milieu de la face septentrionale de cette espèce de bastion. Les marées, poussées dans le canal ou rappelées vers l’ouest, passent rapidement devant la presqu’île et se précipitent avec une rare violence sur ses flancs. Les accumulations et les vides alternativement formés par les oscillations de l’Océan, d’un côté dans la baie de Saint-Malo, de l’autre dans celle de la Seine, font passer et repasser par les raz de La Hague et de Barfleur d’énormes masses d’eau, et y entretiennent un tumulte qui ne s’apaise que par intermittences, aux momens où les courans de marée mollissent, s’arrêtent et commencent à se renverser. Ouvert au fond du croissant que décrit la côte, l’atterrage de Cherbourg a de tout temps été le refuge naturel des navires exposés sur cette mer orageuse. Maintenant, élargi et perfectionné par l’art, il couvre comme une garde avancée les côtes de la Normandie entière et d’une partie de la Bretagne. Il est en face et à 130 kilomètres de Portsmouth, à 120 de Poole et de Portland, à 200 de Plymouth, à 250 de Falmouth, et le revers occidental de la presqu’île est contre-battu par les îles normandes d’Aurigny, de Sercq, de Jersey, qui, pourvues de vastes abris, et ayant suivi la condition de leur duc, lorsqu’il subjugua l’Angleterre, rendent en dévouement à la métropole conquise ce qu’elles en reçoivent en privilèges. Opposée à cette circonvallation redoutable, la position de Cherbourg mérite la qualification d’audacieuse que lui donnait Vauban. Son aspect du côté de la terre est digne de ses destinées maritimes. Le milieu de la presqu’île est formé d’alluvions; les alluvions sont enveloppées dans des schistes, et les schistes le sont dans des granits qui, se dressant brusquement au nord, revêtent d’une armure indestructible les terrains friables qu’auraient entamés les assauts de l’Océan. Les avantages stratégiques attirent le danger, et les villes placées comme Cherbourg n’ont pas le choix de leur sort : une obscurité paisible ne leur est pas permise; il n’est point de milieu pour elles entre la grandeur et l’humiliation, et leurs voisins les oppriment quand ils n’ont pas sujet