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dont l’ardeur a paru dépasser en cette affaire celle du cabinet lui-même. Que sortira-t-il de cette enquête ? En apparence, elle ne concerne pas le ministère actuel ; au fond toutes ces questions, toutes ces discussions incessamment soulevées sont un élément perpétuel d’incertitude dans l’état politique de la péninsule. Le cabinet du général O’Donnell vit et ne s’affermit pas politiquement, parce qu’il s’appuie non sur une opinion, mais sur des débris d’opinions qui ne sont arrivés nullement encore à former le parti nouveau qu’on aspirait à constituer. Par le fait, il est à la merci d’une discussion, d’un incident, et sa force la plus visible est dans la faiblesse de tous les partis, comme aussi il se trouverait sans doute singulièrement en danger le jour où les modérés se présenteraient avec toutes les garanties d’un parti reconstitué, rajeuni, éclairé par l’expérience des divisions anciennes, et prêt à maintenir l’Espagne dans les voies d’un régime constitutionnel sincèrement et libéralement pratiqué.

Si le présent a ses anxiétés et ses tristesses, convenons qu’il n’est point au pouvoir des hommes de notre génération de chercher au moins des consolations dans leurs souvenirs. Qu’est-ce en effet que le présent pour la plupart des hommes d’état de notre pays et de notre temps, sinon le pénible avortement des aspirations de leur jeunesse et des ardens efforts de leur virilité ? Y a-t-il rien de plus mélancolique que de ne trouver autour de soi d’autre écho que des déceptions à ses espérances passées ? Nous ne pouvions nous défendre de cette pensée en ouvrant le second volume des Mémoires de M. Guizot où est écrite l’histoire de la révolution de juillet et des deux premières années de la monarchie de 1830. Avons-nous besoin de dire que nous n’y avons trouvé aucune de ces tristesses qu’exprimait Dante, lorsqu’il s’écriait :

 Nessiin maggior dolore
Che ricordarsi dal tempo felice
Nella miseria ?

M. Guizot donne un démenti vaillant au cri de douleur du poète. Alfred de Musset avait, lui aussi, dans une de ses plus belles inspirations, répondu à « cette grande âme immortellement triste : »

Un souvenir heureux est peut-être sur terre
Plus vrai que le bonheur.

Nous pensions que cette protestation intrépide convenait mieux au poète et à l’amoureux qu’à l’homme politique : nous remercions M. Guizot de nous avoir détrompés.

Une des plus belles qualités de l’esprit de M. Guizot est cette calme et imperturbable confiance qui plane sur les événemens et ne s’en laisse point étonner. Il a, lui aussi, quelque chose de la vertu de ces forts caractères et de ces grandes montagnes que comparait Bossuet dans une superbe image, et qui trouvent la sérénité dans leur hauteur. C’est cette sérénité qui communique aux jugemens de M. Guizot cette élévation simple et sévère qui domine ses lecteurs. « Quand il exposait à la tribune quelque principe constitutionnel, quelque théorie générale de gouvernement, nous disait peu de