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chevêque par le simple effet de la dignité de ses fonctions. Le dernier commissaire apostolique de la Cruzada, avant la suppression de l’institution, était M. Santaella, chanoine du chapitre de Guenca et sénateur du royaume. Ce commissaire ne laissait point d’être un personnage d’importance, car il avait à administrer un budget assez considérable ; l’induit quadragésimal seul produisait 16 millions de réaux. C’était, à vrai dire, un budget secret de 4 à 5 millions de francs, qui en principe devait être consacré à des actes de bienfaisance, à des aumônes. Les fonds de la Cruzada ont-ils toujours reçu la destination voulue ? On en a souvent douté. Le budget secret a inspiré bien des soupçons, devenus un moment assez forts il y a quelques années pour qu’une enquête fût ordonnée. La gestion du dernier commissaire apostolique a été déférée à la cour des comptes. Le ministère a trouvé les choses en cet état, et il y a quelques jours, par une sorte de résolution subite, il a porté l’affaire devant le sénat, transformé en cour de justice pour juger M. Santaella. Malheureusement c’était le lendemain d’une délibération du sénat, et d’une délibération dans laquelle M. Santaella avait voté contre le cabinet, de sorte que dans cet acte imprévu on a cru voir une vengeance, un mouvement d’irritation du ministère contre un membre de l’opposition. Maintenant le sénat va-t-il se déclarer compétent et juger M. Santaella ? Il ne semble nullement disposé à accepter ce rôle de juge, et il se fonde sur ce que la commission de la Cruzada relevait uniquement et exclusivement de la juridiction ecclésiastique. D’un autre côté d’ailleurs, des influences puissantes n’ont pas manqué d’intervenir. Le nonce du pape a réclamé par la voie diplomatique contre ce qu’il appelle un empiétement de l’autorité civile au détriment d’un délégué apostolique. On s’est adressé aux sentimens pieux de la reine, et il est infiniment probable que tout se terminera par une déclaration d’incompétence du sénat ; mais alors le ministère ne va-t-il pas se trouver quelque peu embarrassé de la brusque mise en accusation de M. Santaella ?

Ce n’est pas tout : on a eu l’idée, il y a quelques années, en Espagne qu’on faisait une révolution en prenant pour drapeau la moralité. C’était une illusion à coup sûr ; mais enfin cette illusion a pris place dans la politique. De là une multitude d’accusations incessamment dirigées contre les administrations antérieures à 1854, et notamment contre celle du comte de San-Luis. Plusieurs fois déjà, depuis qu’il est rentré au congrès, le comte de San-Luis a voulu provoquer une enquête et une discussion solennelle sur tous ces faits ; il s’est toujours arrêté par des considérations de parti, dans la pensée de ne point ajouter aux lamentables fractionnemens de l’opinion conservatrice. Les certes constituantes avaient rédigé une sorte d’acte d’accusation qui était tombé dans l’eau avec tant d’autres choses. Il y a peu de jours cependant, un député, M. Sagasta, prenait l’initiative d’une proposition tendant à provoquer une enquête relativement à une opération spéciale, celle de la construction du canal du Manzanarès. Le comte de San-Luis s’est rallié aussitôt à cette pensée d’une enquête ; le général O’Donnell a cherché, il est vrai, à démontrer tout le danger de ces luttes rétrospectives et de ces récriminations incessantes. La proposition de M. Sagasta n’a pas moins été votée unanimement par les progressistes, par les modérés intéressés à éclaircir toutes ces obscurités, et par les amis du gouvernement.