Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 20.djvu/496

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L’état de l’opinion en France relativement à la question de paix ou de guerre doit donc, suivant nous, être pour les esprits politiques l’objet de préoccupations sérieuses. Les grands militaires s’accordent à dire que la principale condition du succès à la guerre, c’est la préparation. Ils entendent par là la formation et l’instruction du personnel des armées et les grandes accumulations de matériel. La préparation n’importe pas moins à la bonne et nationale solution des problèmes politiques, une préparation toute morale, celle qui se fait par le travail des esprits et la balance des intérêts au sein de l’opinion publique : voilà, tout le prouve, la préparation qui fait trop défaut dans la crise actuelle. L’opinion témoigne pour la paix des préférences vagues, parce qu’il ne lui a pas été donné d’entrevoir les causes qui pourraient être des raisons précises de guerre. Elle n’a ni fermeté ni résolution, parce qu’elle n’a pu parvenir encore à aucune conclusion raisonnée. Elle ne sait pas conclure, parce qu’elle n’a été guidée jusqu’à ce jour par aucune discussion approfondie. Certes on lui a fait bien de l’honneur en l’appelant récemment la sixième des grandes puissances de l’Europe. Qu’est-ce qu’une puissance à laquelle manquent les lumières et l’initiative, et qui, au lieu de prendre des résolutions décisives, en est réduite à ne montrer que les impressions fugitives et décousues que laissent sur elle non pas même les faits vrais, mais ces folles, puériles et dangereuses contrefaçons de la vérité, ces ombres impalpables qui pullulent à l’état de rumeurs ? Si cette fameuse sixième puissance existe en effet, ce n’est pas au sein de l’opinion qu’elle réside en ce moment ; elle trône plutôt dans ces agences télégraphiques qui sont apparemment dans la confidence de tous les cabinets, qu’accueillent avec la même uniformité tous les journaux, et dont l’opinion reçoit les ridicules et incohérentes révélations avec une crédulité fiévreuse, mais aussi docile que le fil qui vibre passivement sous le courant électrique. Nous ne craindrons pas de dire que cet affolement de l’opinion est un embarras pour le gouvernement. Nous en trouvons l’aveu dans les récentes déclarations du Moniteur et dans un document plus élevé encore, nous voulons parler du discours prononcé par l’empereur à l’ouverture de la session. Ces manifestations officielles ne signalent-elles pas avec éclat le mal qu’elles ont justement voulu réparer ? Pourquoi cet avertissement donné par le Moniteur : « Le public doit donc, en tout état de cause, se mettre en garde contre les inductions fondées sur le langage des journaux ? » Pourquoi des plaintes si amères contre « ces vagues et absurdes rumeurs, » contre ces « accusations générales que la malveillance invente, que la crédulité colporte et que la sottise accepte ? » Oui, il faut que le mal soit bien réel pour inspirer des protestations dont la vivacité forme un si remarquable contraste avec le calme et la gravité ordinaires du langage officiel ; mais suffit-il d’indiquer le mal ? n’est-il pas temps enfin d’en rechercher la vraie cause ?

Ici nous nous séparerons peut-être du Moniteur, ou du moins nous irons probablement plus loin que lui. Le caractère de cette infirmité morale dont souffrent tous les esprits fiers, c’est l’inquiète crédulité de l’opinion, qui, dans sa curiosité passive, s’égare sur la foi des informations frelatées, et ne sait pas prendre un parti par elle-même ; mais cet état de l’opinion est un effet et non une cause : il est la conséquence de l’extinction de l’esprit d’ini-