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ple, — cette plume raconte elle-même ses aventures et ses impressions. C’est assez dire que nous sommes en pleine fantaisie; mais nous y sommes avec un romancier qui a le sentiment profond des réalités humaines, et on peut se fier à lui pour mettre dans ce conte de fée tous les enseignemens qui peuvent le faire goûter du peuple et le rendre utile à la cause des réformes. Les années n’ont pas en vain mûri cette pensée active. L’écrivain émérite, constamment en rapport avec les masses populaires, constamment penché sur le mystérieux abîme où elles s’agitent, n’a pas vainement étudié le sens des vagues clameurs qui montaient vers lui. Ses derniers romans s’en ressentent : les Chronicles of Clovernook [1] et le Man made of money, comme la Story of a feather, et comme l’histoire si populaire de Saint Giles et Saint James dans le Shilling Magazine.

Le radicalisme de Douglas Jerrold était celui d’un artiste. « Il tranchait, a dit un spirituel appréciateur, sur le fond prosaïque de la littérature radicale. Celle-ci est utilitaire et systématique; Douglas n’était ni l’un ni l’autre : homme de cœur et d’esprit, obéissant à ses impulsions, à ses sentimens, à son penchant épigrammatique, il se jetait gaiement sur un abus constitutionnel, sur un privilège institué, comme le picador sur un taureau. Je ne saurais affirmer qu’il ait jamais pris au grand sérieux la science politique, ni qu’il ait eu pour telle ou telle forme de gouvernement une préférence raisonnée : son radicalisme fut affaire d’humour et tour d’esprit invincible. Il avait en mépris les gros bonnets, les perruques de toute dimension, les pompes vieillies, le formalisme, l’étiquette menteuse, tout ce qui constitue la mise en scène, la comédie, le humbag politiques. Ce radicalisme n’était pourtant pas sans importance; il attestait que nos institutions se dépoétisent et n’ont plus leur ancien prestige. A sa cause il rendit de grands services : qu’il s’agit ou d’une corruption séculaire ou d’une injustice récente, Douglas était toujours là, sa fronde à la main. L’épigramme partait, et le coup était porté... »

Tel fut en effet son rôle, et dans le Punch, où, dix-sept années durant, il fit paraître un article par semaine, et dans le Weekly Newspaper, fondé en 1846, qui se mourait au bout de deux ans, et dont il retira son nom après la révolution de février. Cette révolution, qu’il était venu étudier sur place, il déclara toujours n’y avoir pas compris grand’chose. En 1852, on lui offrit la rédaction en chef d’un recueil hebdomadaire déjà en possession de nombreux lecteurs, le Lloyd’s Weekly Newspaper. Les émolumens attachés à ce travail (25,000 fr. par an) lui garantissaient une indépendance

  1. Publiées dans l’Illuminated Magazine, une des nombreuses créations de Jerrold. Elles y parurent avec des illustrations de son ami Kenny Meadows. L’Illuminated Magazine n’a fourni qu’une courte carrière, de 1843 à 1845.