Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/101

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ma tête, quand l’idée me vint de m’établir. Je connaissais à fond la cheminée, et j’étais aimé des pratiques, auxquelles je glissais toujours le mot pour rire. Maître à mon tour de deux climbing-boys, je commençais à sentir mes pieds [1], quand arriva la fatale machine introduite par ordre du parlement. Elle me fit beaucoup de tort, ainsi qu’à tous les anciens, qui avaient des droits légitimes et acquis. Avant 1831, il n’y avait à Londres que vingt maîtres sweepers ou great gentlemen, comme on les appelait : on en compte aujourd’hui plus de cent vingt ! Ces usurpateurs, que nous désignons sous le nom de sangsues (lecks), ont envahi la place. J’en connais un qui est riche comme Crésus, qui achète des terres, des maisons, qui roule voiture, et qui est aussi étranger que vous-même aux mystères de la cheminée. Les sangsues, monsieur, les sangsues nous dévorent. Ceux-là seuls qui ont été élevés dans le métier devraient pouvoir s’établir maîtres.

« Nous avons un autre ennemi intime, le knuller [2]. Celui-là va cherchant de l’ouvrage dans les faubourgs de Londres en frappant aux portes. Plutôt que de descendre à cette dégradation, j’aimerais mieux m’attacher un sac de suie au cou et me jeter du pont de Black Friar. Ils nous jouent d’ailleurs toute sorte de tours. Souvent ils se présentent dans les maisons, disant avec effronterie qu’ils sont envoyés par l’un de nous pour balayer la cheminée. Ils font mal, et c’est à nous qu’on s’en prend si l’incendie éclate. Voler la réputation d’un homme, c’est pire que de lui voler son pain, car on lui enlève par là les moyens de le gagner. Je vous le dis dans votre intérêt, n’employez jamais de knullers.

« Depuis l’introduction du nouveau système, je travaille avec deux hommes, journeymen, et un garçon qui porte la machine. Notre journée commence avec l’aube et finit vers midi, quelquefois plus tard. Le métier serait encore assez bon pour eux et pour moi, n’étaient les temps de chômage. Durant la mauvaise saison (c’est l’été que je veux dire), plus de cent hommes se trouvent jetés sur le pavé ; les uns se font costermongers, les autres étameurs ou gagne-petit (knife-grinders) ; d’autres enfin se répandent dans la campagne pour faire les foins. J’avouerai d’ailleurs, car il faut tout dire, que nous autres chimney-sweepers nous aimons à boire : c’est le métier qui le veut. Un bon verre d’ale ou de porter fait exactement sur notre gosier le même effet que la machine sur le tuyau de la cheminée ; il balaie la suie. Les médecins eux-mêmes nous recommandent de boire et de fumer. Et puis quelques public houses,

  1. Autre locution anglaise.
  2. Anciennement kneller, d’un vieux mot saxon qui veut dire sonner. Les chimney-sweepers avaient autrefois une clochette pour annoncer leur passage.