Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/102

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surtout dans White-Chapel, servent à nos hommes de rendez-vous pour trouver de l’ouvrage. Ce que je n’aime pas dans notre profession, c’est que nous sommes isolés, méprisés, regardés comme une bande de sauvages par les autres ouvriers, qui ne valent pourtant pas mieux que nous. Quand je passe, les mères me montrent à leurs enfans pour leur faire peur de la bête noire. Je reconnais que nous ne sommes point une secte de savans : bien peu d’entre nous savent signer leur nom ; mais cette ignorance est la faute de la mauvaise étoile sous laquelle nous sommes nés. L’espèce de défaveur qui nous poursuit a eu pour effet, — ce qui est peut-être un mal, — de nous reléguer à l’écart et de nous rapprocher les uns des autres comme les brebis noires d’un troupeau. Après tout, je n’ai point à me plaindre : il y en a de plus malheureux que moi. Je n’ai point, comme quelques-uns des high masters, — lesquels ne savent souvent ni lire ni écrire, — des chevaux attelés à ma voiture avec des domestiques en livrée sur le siège ; mais je possède un jeune poney qui traîne bravement ma suie dans une petite charrette. J’espère aussi échapper à la morne bienfaisance du workhouse, les chimney-sweepers ne font généralement pas de vieux os. Le métier nous tue avant l’âge, et c’est bien heureux, car peu d’entre nous ont assez amassé pendant l’hiver pour se reposer dans la canicule. »

Avant de nous séparer, il me présenta sa campagne, — en général les balayeurs de cheminée ne sont point mariés, — une blonde avec des yeux noirs, beaucoup plus jeune que lui, et qui avait été marchande de poupées dans les rues de Londres. Elle me dit avoir joué le rôle de Colombine dans une des mascarades du mois de mai dernier. Une tradition ou plutôt un épisode verse un rayon de poésie sur l’humble fête des chimney-sweepers. Une noble veuve, lady. Montagu, avait un fils à la fleur de l’âge qui disparut un jour soudainement. Tout Londres apprit la nouvelle ; mais les recherches pour découvrir les traces de l’enfant perdu étaient demeurées infructueuses. Longtemps après cette mystérieuse disparition, un jeune garçon, climbing-boy, fut envoyé par son maître pour ramoner les cheminées dans la riche habitation de lady Montagu, près de Portman-Square. L’enfant s’égara dans les noirs défilés qui serpentaient à travers la maison, et au lieu de revenir sur son chemin, il descendit par un tuyau de cheminée dans une 4es chambres à coucher. Là se trouvait un lit somptueux [1] : épuisé de fatigue et cédant peut-être à l’influence de vagues souvenirs, le jeune ramoneur, tout noir qu’il était, se glissa entre les draps blancs et délicats. La mollesse de cette couche le plongea dans un profond sommeil.

  1. Ce lit figura longtemps comme un objet de curiosité dans Arundel-Castle.