Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/106

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Même pour l’école primaire, elle a beau ne rien coûter, l’enfant coûte : il faut le nourrir et le vêtir, charge presque impossible pour un grand nombre de familles. C’est la première plaie, et la plus grande. On met un enfant en bas âge dans un atelier, où il n’apprend rien, pas même son état, ou, s’il l’apprend, il l’apprend mal : ce sera plus tard un ouvrier routinier, sans culture, sans ressort, ou, moins que cela, un homme de peine. La mère, pendant ce temps-là, déserte la modeste chambre, et va louer ses bras pour un salaire dérisoire, de sorte qu’il n’y a plus de famille. À vingt ans, le jeune ouvrier, apprenti émancipé de la veille, peut être enlevé par le sort et passer cinq ans sous le drapeau. Que devient-il au retour ? Son apprentissage est perdu. S’il ne peut recommencer, et il ne le peut jamais, faute d’argent, d’ouvrier il devient manœuvre. Puis le jour arrive où le père n’a plus la force de lever son marteau, où ses yeux ne peuvent plus guider sa main : il faut qu’il tombe alors à la charge de son fils, ou qu’il entre dans un hospice, ou qu’il compte, triste épave de la société, sur la charité publique.

Ne méconnaissons pas ce qui s’est fait de bien depuis un quart de siècle. La loi de 1833 sur les écoles primaires est certainement un des plus grands services qu’aucun gouvernement ait jamais été appelé à rendre aux ouvriers. On s’occupe activement du remplacement militaire, dont une loi récente est loin d’être le dernier mot ; on trouvera, il faut l’espérer, une organisation qui, en multipliant les vétérances, rendra l’exonération de plus en plus facile et fréquente. Les caisses de crédit, pourvu qu’on ne les détourne pas de leur but, la caisse de retraite pour la vieillesse, doivent être aussi considérées comme des institutions fécondes. Le mouvement est donné aux écoles professionnelles, et l’on peut compter raisonnablement sur de rapides progrès de ce côté. Cependant, pour que tous ces moyens secondaires soient efficaces, pour que tous ces rouages puissent se mouvoir, il faut que l’épargne soit possible, par conséquent que le salaire dépasse le niveau des besoins journaliers, et que le chômage diminue. C’est là la vraie, la capitale réforme, sans laquelle les autres ne sont rien.

Or, pour y arriver, où faut-il porter le remède ? Sur les conditions générales de l’industrie. Pour que l’ouvrier ne chôme pas, il faut que le chef d’industrie ne soit pas réduit à chômer ; pour que l’ouvrier soit bien payé, il faut que le chef d’industrie puisse soutenir la concurrence sans se rabattre sur le prix de la main-d’œuvre. C’est donc en favorisant le commerce qu’on favorise l’ouvrier. L’argent vient de haut en bas, et parmi les moyens de favoriser le commerce, les deux premiers sont ceux-ci : la sécurité, la liberté.

Je ne parle pas de cette sorte de sécurité qui résulte de la bonne