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nombre, des affranchis et des hommes libres qui, pour échapper à la misère, s’astreignaient volontairement à cette servitude. Une fois engagés, l’état ne les lâchait plus. On les marquait sur la main avec un fer chaud ; on les obligeait de se marier dans leur classe. S’ils n’avaient pas d’enfans, la communauté héritait de leur avoir. Les ouvriers ainsi traités n’étaient plus des citoyens, et il était tout naturel qu’ils fussent exclus de la participation aux honneurs publics et exemptés de la milice.

Les professions nécessaires à la subsistance du peuple et soumises en conséquence à un régime spécial se divisaient en quatre classes, les boulangers, les bouchers et deux professions auxiliaires, les naviculaires, qui transportaient les grains, et les caudicaires, qui tenaient le milieu entre les déchargeurs de blé et les portefaix. Comme les empereurs nourrissaient gratis la populace romaine, ils frappaient l’Italie d’un impôt en nature que les bouchers et les boulangers étaient chargés de percevoir, et dont ils distribuaient ensuite le produit sous le nom peu mérité de largesses impériales. Les patrons de ces corporations étaient donc des espèces d’officiers publics, odieux comme exacteurs, ignobles comme ouvriers, car la Rome républicaine et la Rome impériale ne surent jamais honorer le travail. Quelques-uns parmi ces chefs de corps pouvaient acquérir certaines dignités et rentrer par cette voie dans la société civile, mais l’immense majorité demeurait exclue de tous les honneurs et attachée héréditairement à la profession. S’ils se mariaient hors de leur caste, la femme suivait la profession du mari ; s’ils n’avaient pas d’enfans, leurs biens restaient dévolus à la communauté.

En dehors de ces quatre professions et des manufactures de l’état, les ouvriers étaient censés libres. Cependant, pour avoir le droit d’exercer un métier, il fallait appartenir à la corporation qui en avait le privilège. On entrait dans la corporation par l’apprentissage ; une fois affilié, on ne pouvait plus sortir. Les rares exceptions à cette règle portaient sur de riches patrons, véritables négocians qui faisaient travailler de nombreux ateliers et ne travaillaient pas eux-mêmes ; quant aux ouvriers proprement dits, ils restaient ouvriers jusqu’à la mort, et ouvriers du même corps d’état, car le passage d’un métier à un autre était, sinon impossible, au moins très difficile. Ils étaient astreints à des règlemens très multipliés, faits dans l’origine par la corporation elle-même, mais révisés depuis et aggravés par les empereurs, dont le despotisme s’étendait à tous les détails, surtout depuis Alexandre-Sévère. Le taux des salaires fut fixé, un tarif fréquemment renouvelé indiqua pour chaque produit le maximum et le minimum de la vente. Les infractions furent réprimées par une pénalité hors de proportion avec les délits, selon