Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/111

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la coutume des gouvernemens en décadence, qui deviennent volontiers cruels. Les exigences du fisc prirent sous les derniers empereurs des proportions énormes ; le commerce aurait succombé sous ce fardeau, s’il n’avait pas été en même temps sapé de tous côtés par mille causes de ruine. Outre le droit d’entrée, les annuités, les frais de banquet et de culte, il fallut payer l’impôt écrasant du chrysargyre, inventé par Constantin : c’était une taxe proportionnelle aux bénéfices, qui s’acquittait en une fois tous les quatre ans. Toute profession lucrative la devait, même les prêteurs sur gage et les prostituées. Le désir d’échapper aux corvées et à la milice et la nécessité de gagner sa vie dans un temps de ruine universelle auraient à peine suffi pour peupler les ateliers, sans les dures lois qui rendaient les professions héréditaires.

Telle était donc, sous les empereurs romains, la triste condition des classes ouvrières en Gaule. Ce n’était pas l’esclavage proprement dit, et même le nombre des esclaves diminuait de jour en jour depuis que la guerre n’en fournissait plus ; c’était cependant une servitude très effective. Dans les derniers temps surtout, quand l’empire se précipitait vers sa ruine et qu’il n’y avait plus ni sécurité dans les transactions, ni police dans l’état, les professions, industrielles étaient tombées si bas qu’elles ne livraient plus à la consommation que des produits grossiers et en petit nombre, et que les fabricans, patrons et ouvriers, écrasés par les impôts, enlacés dans les mille liens d’une législation minutieuse et vexatoire, ne continuaient à travailler que sous le coup des amendes et des punitions corporelles. Il va sans dire que la situation ne s’améliora pas à la suite de l’invasion germaine. Les Romains appauvris et démoralisés, les indigènes réduits en servage, les vainqueurs barbares vivant de rapines dans leurs forteresses, oublièrent rapidement non-seulement les arts, mais les procédés matériels des industries les plus vulgaires.

M. Levasseur divise en six périodes l’histoire des classes ouvrières à partir de l’invasion germaine. Il y a d’abord la période de l’invasion, qui s’étend jusqu’au Xe siècle, et pendant laquelle les ouvriers libres disparurent presque entièrement entre les serfs, qui suffisaient à tous les besoins de leurs seigneurs, et les moines, qui seuls travaillaient avec quelque intelligence, et dont les produits accaparaient le marché. Vient ensuite l’époque de la féodalité et des croisades, du Xe au XIVe siècle. C’est le moment où les corporations se reconstituent presque toutes sur les données de la corporation romaine, mais avec une certaine autonomie, et dans un esprit de résistance contre le despotisme des seigneurs. La guerre de cent ans forme une troisième période, signalée par une décadence et une détresse